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Le château de Barbe Bleue est un labyrinthe

Fin août est sorti un nouvel essai de l’universitaire Jennifer Tamas, chercheuse française en littérature, spécialiste du XVIIe siècle, qui travaille à l’université Rutgers aux Etats-Unis. Après avoir travaillé en 2023 dans son livre Au non des femmes sur la notion de consentement féminin dans les textes de Racine, Perrault ou de Villeneuve, Jennifer Tamas s’intéresse cette fois-ci à un texte en particulier, La Barbe bleue de Perrault, dans un livre dont le titre, Barbe Bleue, contre-enquête. Ce qui fait trembler les hommes (Seuil, 2026), dévoile le programme : il s’agit d’une enquête approfondie, quasi policière, sur les crimes de Barbe bleue, mais aussi et surtout sur les enseignements que nous apportent les relations tendues entre Barbe bleue et son épouse concernant les rapports entre hommes et femmes aujourd’hui. L’autrice confirme ainsi son intérêt pour l’histoire de la représentation des rapports amoureux et des relations entre hommes et femmes dans la littérature, en se saisissant d’un texte fondateur particulièrement important, Barbe bleue étant devenu, à l’instar de Don Juan ou Faust, un mythe littéraire dont la présence se retrouve partout dans la culture, populaire ou non, depuis l’époque de Perrault.

Ma position

Une fois n’est pas coutume, je vais m’appesantir sur l’endroit d’où je parle. Je suis professeur documentaliste, affecté à plein temps dans un collège en Indre-et-Loire, et c’est donc dans mon temps libre que je mène des recherches en histoire de l’art en tant que chercheur associé au laboratoire Intru de l’université de Tours. Mon temps consacré à la recherche est de ce fait nécessairement très limité, et je n’ai accès à aucune bourse ou aucun financement qui me permettraient de prévoir des séjours de recherche m’autorisant à mettre au jour de nouveaux corpus ou de nouvelles archives, dépendant fortement de ma bibliothèque universitaire locale et de ce que je peux arriver à trouver sur Internet (qui ne contient pas tout, loin de là) pour me documenter. Depuis plusieurs années (au moins depuis 2023), je travaille sur la réception du conte Barbe bleue, sous l’angle iconographique notamment, et depuis 2024 environ j’ai commencé à poser les bases d’un livre sur le sujet, encore en cours d’écriture.

Il est donc délicat pour moi de voir paraître, sous la plume d’une chercheuse professionnelle, dont c’est le métier de publier des livres, un livre sur un sujet assez proche du mien. Mon angle sera nécessairement assez différent : mon point de vue est celui d’un historien de l’art, qui analyse et interprète des images au regard d’un contexte historique et culturel, et je m’intéresse davantage à la réception du texte de Perrault que Jennifer Tamas, qui s’appesantit essentiellement sur son contexte de création. Malgré tout, le fait est que Jennifer Tamas adopte un point de vue très proche de l’un de ceux que je voulais aborder dans mon livre : analyser la figure de Barbe bleue à l’aune des nombreuses réflexions contemporaines sur les violences sexuelles et sexistes : féminicide, culture du viol, #metoo, procès Pelicot…

Dont acte. Il faut dépasser ce premier sentiment de gêne ou d’envie, qui compare à mon désavantage des contextes professionnels très différents au sein duquel des recherches similaires sont menées. Il me faut me dire que mon propre travail sera nécessairement assez différent de celui de quelqu’un d’autre, nourri par un bagage intellectuel singulier, un point de vue propre, une manière d’écrire et des habitudes de raisonnement spécifiques. Il faut, surtout, se garder d’une réaction de défense de pré carré qui nuit au libre fonctionnement de la recherche académique, et qui peut générer des biais de lecture : le sujet « Barbe bleue » n’appartient à personne, et d’ailleurs Jennifer Tamas est loin d’être la première à s’en être emparée ces dernières années (en France Alain Montandon, Florence Fix, Hermeline Pernoud ou Pierre-Emmanuel Moog s’y sont notamment intéressé). En somme, je dois dépassionner ma lecture du livre de Jennifer Tamas, et le considérer pour ce qu’il est, indépendamment des affects que j’ai pu éventuellement avoir à sa lecture, pour avoir une appréhension claire et rationnelle de son travail. Prendre du recul, laisser le temps mûrir la réflexion après lecture.

Un livre intelligent

Et le fait est que, recul pris, le livre de Jennifer Tamas s’avère indubitablement intelligent. Il s’agit donc d’une enquête, qui décortique lentement le texte de Perrault, et qui chapitre par chapitre tente d’en donner une explication en multipliant les hypothèses de lecture, fondées notamment sur une interprétation à l’aune du contexte juridique et moral de l’époque. Analyser les relations entre époux dans ce texte publié en 1697 semble en effet difficile sans une appréhension des normes juridiques et sociales du mariage à l’époque de Louis XIV, ce qui conduit même la chercheuse à faire de ce texte une « archive de l’imaginaire nuptial ». Beaucoup de questions sont explorées au fil du livre. Comment expliquer que la jeune femme passe, à propos de Barbe bleue, du dégoût au désir (chap. 1) ? Barbe bleue n’a aucun enfant : derrière la violence du personnage, n’y aurait-il pas un enjeu lié à la reproduction, et à la défloration d’une nuit de noces qui n’est jamais décrite dans le texte (chap. 2) ? Que signifie exactement le fait, pour Barbe bleue, de conserver les cadavres de ses anciennes épouses dans son cabinet interdit (chap. 3) ? Pourquoi le motif de la curiosité a-t-il amené Barbe bleue à tuer ses anciennes femmes, et en même temps a permis à la dernière, à l’inverse, de se libérer de son époux monstrueux (chap. 4) ? Comment se fait-il que Barbe bleue réagisse de manière aussi violente à la désobéissance de sa femme : n’aurait-il pas peur de quelque chose (chap. 5) ? En fin de conte, c’est Barbe bleue qui est assassiné : derrière cette histoire de meurtre de femmes ne se cacherait-il pas une peur du meurtre des hommes (chap. 6) ? L’émancipation des femmes ne devrait-elle pas passer par une existence hors mariage, telle que la pense Gabrielle Suchon à l’époque de Perrault (chap. 7) ?

La lecture du texte de Perrault se nourrit non seulement des travaux déjà existants sur le sujet (Ute Heidmann, Pierre-Emmanuel Moog, Alain Montandon…), mais aussi de nombreux travaux sur la société d’Ancien Régime, les droits qui y ont cours, les mœurs et les crimes qui la parcourent, les débats littéraires et moraux, notamment concernant la galanterie et l’émancipation des femmes, qui y prennent place. Surtout, elle met au jour des documents d’archives, qui permettent, selon les méthodes de la micro-histoire, de « faire parler » des micro-événements, des faits divers, en les mettant en relation avec un contexte moral, politique ou juridique plus large, qui évoque des questions laissées la plupart du temps sans réponse dans le récit écrit par Perrault. Enfin, Jennifer Tamas se saisit de certains éléments de réception et d’intertextualité du texte perraltien pour mieux en faire ressortir les singularités ou en élucider les énigmes : sa réécriture par Anatole France, ses variations dans les contes de tradition orale ou dans les versions très différentes que donnent Mme d’Aulnoy (Le Prince marcassin) ou Mme de Murat (Le Roi porc) du récit d’une union avec un « époux monstrueux », ses sources dans le conte de Psyché d’Apulée.

Il s’est donc agi ici avant tout de faire des liens entre beaucoup d’éléments très différents, et c’est en ce sens que le livre de Jennifer Tamas est intelligent, dans la mesure où, étymologiquement, l’intelligence renvoie à l’idée de faire le tri et d’établir des relations entre les choses (préfixe inter : entre, parmi ; radical lego : recueillir, choisir). Le lien fait entre le meurtre de Barbe bleue et l’affaire Tiquet, par exemple, éclaire d’un jour nouveau le texte de Perrault, qui permettrait d’y voir une mise en garde des hommes vis-à-vis des femmes qui tenteraient de tuer leur mari. Si la chronologie, que ne rappelle pas explicitement l’autrice, empêche de voir dans le récit de Perrault, écrit dès 1695, une allusion directe au fait divers qui a éclaté en 1699 et s’est terminé avec la condamnation à mort d’Angélique-Nicole Carlier, épouse Tiquet, pour tentative de meurtre sur son mari, les échos symboliques en demeurent éclairants : « tout désordre conjugal remet en question l’ordre patriarcal » (p. 197).

De même, la chercheuse rappelle à de nombreuses reprises à quel point le contexte matrimonial est à l’époque délétère et générateur de tensions entre époux. Non seulement les mariages arrangés, dans les classes sociales supérieures, étaient la règle, inscrivant les rapports nuptiaux sous le signe de la méconnaissance des principaux concernés ainsi que sous celui des transactions financières, mais la soumission de l’épouse à son mari relevait d’une norme juridique, morale et religieuse. Par ailleurs, l’ignorance dans laquelle étaient élevées les jeunes filles ne favorisait pas une compréhension éclairée des enjeux physiques de la nuit de noces, ni de la vie quotidienne sous le joug des maris. Dans ce contexte, Jennifer Tamas rappelle de manière pertinente que Perrault, certes ennemi du misogyne Boileau dans la Querelle des Anciens et des Modernes, se fait néanmoins dans l’Apologie des femmes l’avocat avant tout du mariage et de la sujétion des femmes à leurs maris, plutôt que d’une émancipation de ces dernières. Il est difficile en effet de faire de Perrault un féministe avant l’heure, ce qui se constate assez bien dans son conte en vers Grisélidis, ainsi que dans les deux moralités que l’écrivain ajoute à La Barbe bleue pour, nous dit la chercheuse, contrebalancer le fait que l’épouse « s’en sort à la fin » : l’une pour condamner l’éternelle curiosité des femmes, l’autre pour repousser dans un « autrefois » révolu la brutalité des maris, et laisser clairement entendre que les femmes de son époque ne sont pas à plaindre. Derrière ces moralités, il serait ainsi possible de lire

« une angoisse sourde qui travaille […] la société d’Ancien Régime et dont il reste quelque chose aujourd’hui. Les hommes redoutent d’être instrumentalisés à leur tour puisque leurs biens les muent de facto en poules aux œufs d’or. […] Si le texte de Perrault est à ce point complexe, c’est peut-être aussi pour montrer que le mari, tout comme sa femme, sont aveuglés par leurs intérêts et leurs passions : l’éblouissement du pouvoir s’amalgame à l’émoi sexuel. » (p. 166)

La Barbe bleue, un texte à pistes multiples

Jennifer Tamas fait justice à la complexité du texte de Perrault, en se gardant d’en faire une lecture clairement univoque. Par exemple, au sujet du cabinet interdit, elle explore successivement les pistes du cabinet d’illusions destiné à impressionner les épouses (l’épouse n’ayant vu les cadavres qu’à travers le miroir indirect et impossible d’une flaque de sang caillé), du cabinet de curiosités permettant d’y conserver une collection macabre, du tombeau permettant de garder le souvenir des épouses défuntes, ou encore d’un garde-manger satirique fonctionnant comme un saloir destiné à faire mûrir une chair trop tendre et trop encline à l’adultère. Mais au final, la chercheuse adopte la thèse d’un coffre-fort permettant de soustraire à la vue les preuves de la mort de ses précédentes épouses (qui ne sont sinon réputées que disparues) afin d’éviter d’avoir à reverser aux familles des défuntes les dots obtenues lors de ses différents mariages. « C’est ainsi que l’on peut lire La Barbe bleue comme un conte d’appropriation, c’est-à-dire d’expropriation des femmes. » (p. 109) Si la piste du coffre fort recueille la préférence de la chercheuse, elle n’annule toutefois pas complètement la pertinence des autres : l’idée de garde-manger, par exemple, pourrait rester opérante à titre métaphorique, dans la mesure où l’appropriation des biens des femmes peut être métaphorisée en dévoration ; il en est de même avec celle du cabinet de curiosités. S’il est clair que Jennifer Tamas préfère la piste du cabinet coffre-fort, elle ne conteste à aucun moment de manière explicite la pertinence des autres pistes, qu’elle prend au contraire le temps d’explorer, non (semble-t-il) pour les démonter ou les contester, mais pour établir la complexité polysémique du texte dont elle s’occupe.

Le fait est, pourtant, que Jennifer Tamas semble parfois se perdre dans toutes les pistes qu’elle met au jour, et « naviguer à vue » dans un texte dont la complexité ne cesse de s’épaissir au fur et à mesure de l’essai. Pourquoi par exemple, pour rester sur le sujet du cabinet, la chercheuse estime-t-elle que les réécritures récentes du récit perraltien par Amélie Nothomb (Barbe bleue, 2012) ou Le Silence des Agneaux (Thomas Harris, 1988) faisant du personnage un serial killer esthète (on pourrait y ajouter entre autres celle d’Angela Carter dans The Bloody Chamber) auraient moins de pertinence quand il s’agit « d’inférer de ces horreurs ce qu’elles réveillent dans l’imaginaire des femmes et des hommes du XVIIe siècle » (p. 102) ? L’argument de l’anachronisme d’une telle lecture reste bien entendu possible, mais dans ce cas pourquoi rendre opérante, dans un autre chapitre, l’intertextualité de la version d’Anatole France, qui est longuement analysée pour montrer que « la postérité de cette figure culturelle, jusqu’à aujourd’hui, permet de saisir comment se construit la permanence de la culpabilité des femmes » ? Je ne veux pas ici dire, bien au contraire, que Jennifer Tamas a tort quand elle met en valeur les mécanismes de transfert de culpabilité de l’homme vers la femme, prégnants dans le texte de Perrault comme dans celui de France, mais simplement souligner que le recours à tel ou tel aspect de la fortune culturelle du texte semble parfois motivé surtout par le désir de la chercheuse de privilégier une piste d’interprétation plutôt qu’une autre. Il pourrait à l’inverse lui être demandé, dans un refus du deux poids deux mesures, de choisir entre deux options méthodologiques : admettre que la fortune culturelle des textes dit quelque chose des textes eux-mêmes et de leur sens profond – il apparaît dans ce cas injuste de privilégier telle version (France) plutôt que telle autre (Nothomb) ; ou bien admettre que toutes les réinterprétations artistiques ultérieures du récit de Perrault sont des recréations qui parlent plus d’elles-mêmes que du texte d’origine – et dans ce cas il est impossible de s’en servir pour comprendre « ce qu’elles réveillent dans l’imaginaire des femmes et des hommes du XVIIe siècle ».

Il me semble néanmoins que cette opposition méthodologique est caricaturale, et que les réinterprétations artistiques ultérieures d’un mythe littéraire peuvent tout aussi bien révéler un angle inaperçu du texte tel qu’il a pu être compris à l’époque de sa première publication, que trahir le sens de ce texte en le poussant dans une direction qui n’était pas la sienne à l’origine. Or, en l’espèce, les réécritures de Nothomb ou de Carter me semblent tout aussi pertinentes, voire davantage que celle de France, pour comprendre les enjeux moraux à l’oeuvre derrière le texte de Perrault, y compris en son siècle. Concrètement, cela veut dire que l’idée d’un cabinet de curiosités ne doit pas seulement être mise en valeur pour son « potentiel horrifique » (p. 102), mais aussi parce qu’elle pointe vers l’idée d’une violence masculine qui passe par le démembrement et l’exposition des corps, idée qui est loin d’être étrangère au XVIIe siècle, si l’on en croit les arguments d’Ivan Jablonka dans La Culture du féminicide (Seuil, 2025). Certes, les corps du cabinet interdit ne sont jamais « exposés » comme des écorchés pouvaient l’être dans des cabinets de curiosités, et sont au contraire tenus loin des regards. Mais cette incohérence avec la thèse du « cabinet de curiosités » ne pèse pas lourd, si l’on considère tout de même d’une part la coïncidence lexicale du terme « cabinet de curiosités » avec l’un des motifs principaux du récit de Perrault, d’autre part l’idée que l’ouverture du cabinet de Barbe bleue permet, comme dans un cabinet de curiosités, d’apprendre un certain nombre de choses jusque-là inconnues, les enjeux du savoir s’articulant bien entendu avec ceux du pouvoir. Il semble difficile, du coup, de lire Jennifer Tamas dans son chapitre suivant sur la question de la curiosité et de la libido sciendi des femmes moquée, contrainte et empêchée par les hommes, sans se souvenir que le cabinet qui permet une émancipation féminine dans le récit de Perrault attise, justement, la curiosité de l’épouse, et se révèle, malgré son horreur, éclairant et merveilleux (sur un mode cauchemardesque), exactement comme un cabinet de curiosités est censé favoriser la connaissance et l’émerveillement des yeux aussi bien que de l’entendement. Dans le dictionnaire de Furetière (1690) , la curiosité est définie comme « désir, passion de voir, d’apprendre les choses nouvelles, secrètes, rares et curieuses. Il y a une bonne et une mauvaise curiosité. » Mais elle renvoie aussi à « la chose même qui est rare, secrète, curieuse. Il y a à Paris plusieurs cabinets remplis de belles curiosités. » Dans les deux acceptions, subjective et objective, la curiosité permet de qualifier une relation d’attirance, d’attrait, de désir, du fait certes d’une qualité morale du sujet, mais aussi de la beauté, ou du caractère rare, nouveau ou secret de l’objet. N’y a-t-il pas là matière à une exploration des ressorts de la pulsion scopique mise en œuvre dans La Barbe bleue ?

Un livre écrit trop rapidement

On pourrait donc suivre plus loin qu’elle ne l’a fait certaines pistes ouvertes puis refermées par Jennifer Tamas. En tout état de cause, il peut difficilement lui être reproché de les avoir ouvertes, mais peut-être de les avoir refermées de manière un peu rapide. Il s’avère que, au fil de la lecture, on s’aperçoit que c’est dans l’ensemble de l’essai que certains points sont passés, évacués, analysés trop rapidement. Parfois, il apparaît que ce sont des points peu importants, qui ne remettent pas en cause la lecture globale que fait l’autrice du texte de Perrault ; parfois, il s’agit au contraire de points névralgiques. Je n’en ferai pas ici un compte rendu exhaustif, mais il me semble important de faire remarquer certains choix lexicaux peu pertinents, digressions inutiles, interprétations malheureuses.

Fig. 1. Incipit du conte dans la 1re édition des Histoires ou contes du temps apssé, Paris, Claude Barbin, 1697. Gravure d’Antoine Clouzier.

Parmi les points « anecdotiques », qui relèvent du détail mais ne remettent pas en cause les thèses de l’autrice :

  • Quand Jennifer Tamas analyse les paroles de Barbe bleue, qui menace son épouse en lui disant que, en cas de désobéissance : « il n’y a rien que vous ne deviez attendre de ma colère », elle écrit que cela signifie « au contraire qu’il faut s’attendre à tout d’un mari. Barbe bleue euphémise la violence au moment où il suggère son caractère illimité. Le texte expose de façon limpide la logique perverse de l’intimidation. » (p. 131) Si je ne peux que tomber d’accord sur le fait que Barbe bleue menace son épouse du pire et qu’elle doit s’attendre à tout, il me semble qu’il n’y a pas ici d’euphémisme, mais au contraire une insistance, du fait de la double négation, sur le fait que l’épouse doit s’attendre à « rien », qui en français classique peut renvoyer parfois de manière pleine à « quelque chose » (Dictionnaire de l’Académie, 16941). Il me semble donc qu’ici Barbe bleue est parfaitement clair dans son intimidation, et que la double négation qu’il utilise a pour fonction d’exagérer, voire d’hyperboliser sa menace, plutôt que de la réduire ou de l’euphémiser. Partant, il ne s’agit pas à cet endroit précis d’un marqueur permettant de déduire une « logique perverse de l’intimidation ». Cette intimidation est perverse en effet, puisque Barbe bleue dit une chose puis son contraire en montrant la clé d’un côté, et en interdisant de l’utiliser de l’autre ; toutefois cette perversité ne se manifeste pas au moment d’expression de la menace, mais à celui d’expression de l’interdiction. Pour le dire autrement : Barbe bleue est présenté clairement et sans ambiguïté par le texte comme colérique et menaçant, même si ses intentions quant à ce qui doit être fait de la clé (veut-il que sa femme l’utilise ou non ?) restent troubles, et peuvent de ce fait laisser au lecteur la possibilité d’imaginer une manipulation psychologique.

  • Jennifer Tamas écrit (p. 116) que la morale de Perrault « a été effacée de la plupart des versions destinées aux enfants ». Il semble au premier abord évident que le champ éditorial de l’édition pour la jeunesse a pu, depuis sa naissance au XVIIIe siècle, favoriser un tel caviardage, étant donné les enjeux éducatifs qui le parcourent et qui ont pu légitimer nombre de modifications éditoriales, la plupart du temps non avouées. Malgré tout, il suffit de se rendre en bibliothèque aujourd’hui pour aller consulter des albums ou anthologies reprenant le texte de Perrault, et y voir reproduites les moralités en excipit. (Les moralités sont par exemple absentes de l’album illustré par Dedieu pour Gallimard, mais présentes dans l’album illustré par Elsa Oriol chez Kaléidoscope, dans celui illustré par Frédéric Bélonie chez Actes Sud, ou dans Le Grand Livre de contes de Gallimard Jeunesse…). On ne voit donc pas ce qui vient motiver le « la plupart » de la chercheuse, qui aurait pu être plus prudemment remplacé par un « souvent », voire un « parfois ». Ce n’est bien sûr ici qu’un micro-détail d’écriture qui ne remet rien en cause du reste de l’ouvrage, mais qui montre que la chercheuse a écrit parfois un peu trop rapidement, sans vérifier ce qu’il en est réellement des choses qu’elle affirme : peut-être a-t-elle raison, mais il s’agirait d’aller vérifier sur pièces.

  • Quand elle développe la piste du cabinet d’illusions (ce ne sont pas ses termes, mais les miens, au vu de son hypothèse selon laquelle le cabinet interdit et son contenu relèveraient d’« une mise en scène destinée à nous terroriser et à conditionner les jeunes femmes », p. 96), Jennifer Tamas émet l’hypothèse que les femmes auraient été tuées ailleurs, puis leurs corps traînés jusqu’au cabinet, hypothèse par ailleurs tout à fait plausible étant donné que Barbe bleue, au moment d’égorger sa femme, ne se situe pas dans le cabinet mais en bas des escaliers. Jennifer Tamas écrit ici pour appuyer cette hypothèse : « À la fin du conte, on voit bien que Barbe bleue tire sa femme par les cheveux pour l’égorger ailleurs que dans le cabinet. » (p. 96). Or, le texte dit tout autre chose, à savoir que « la prenant d’une main par les cheveux, et de l’autre levant le coutelas en l’air, il allait lui abattre la tête2. » Si Barbe bleue tient les cheveux de sa femme d’une main, ce n’est donc pas pour la tirer vers un autre endroit (ce qui irait par ailleurs contre l’idée d’une femme abattue à un endroit et de son corps conservé dans un autre…), mais simplement pour dégager sa nuque et faciliter la décollation, comme le représente par ailleurs clairement la gravure de Clouzier accompagnant l’édition originale de 1697 (fig. 1).

  • Dans son premier chapitre, la chercheuse reprend l’association psychanalytique traditionnelle faisant de la clé un symbole phallique, les deux – pénis et clé – étant de forme oblongue et de nature à pénétrer un orifice. Pour cela, elle met en valeur une version populaire du conte, écossaise, où l’époux monstrueux (ici un cheval) décapite ses femmes à l’aide d’une hache. Jennifer Tamas en conclut : « Les symboles phalliques s’accumulent d’un conte à l’autre. Du coutelas à la hache en passant par la clef qui, dans l’illustration de Gustave Doré, est tellement énorme qu’elle fait loucher Barbe Bleue, les objets verticaux et tranchants n’en finissent pas de faire saigner les jeunes femmes. » (p. 63-64) Quatre choses ne vont pas ici.

    • La première est qu’il est difficile de faire de la hache un symbole phallique, car si c’est une arme coupante, elle n’est pas pénétrante (arme de taille et non d’estoc), et ne peut donc que difficilement être associée à un phallus.

    • La deuxième est que, de manière similaire, il est difficile de faire de la clé un « objet tranchant », et que par ailleurs un phallus n’est pas tranchant mais pénétrant (c’est d’ailleurs pourquoi la clé, pénétrante, peut être considérée comme un symbole phallique).

    • La troisième est que, dans l’image de Gustave Doré (fig. 2), Barbe bleue ne louche pas. Jennifer Tamas a raison de souligner le fait que l’illustrateur insiste avec force sur le motif de la clé, éminemment visible parce qu’il se situe au centre de la gestuelle des deux protagonistes, mais aussi parce que la clé du cabinet interdit est d’une grosseur supérieure aux autres clés du trousseau, contrairement d’ailleurs au texte de Perrault qui la présente comme « petite » (il eut été intéressant que l’autrice fasse remarquer ce paradoxe !). En revanche, il est manifeste que Barbe bleue, dans l’image de Doré, a le regard tourné vers sa femme, et non vers la clé : c’est le regard de l’épouse qui, au contraire, semble rivé à la clé qu’elle s’apprête à prendre dans ses mains. Barbe bleue ne louche donc pas, ses yeux sont exorbités pour montrer sa colère et surtout son autorité (il « fait les gros yeux »). D’ailleurs comment pourrait-il loucher sur une clé si celle-ci est énorme ? Et le fait de loucher ne le rendrait-il pas ridicule alors même que le personnage représenté par Doré se veut terrifiant ?

    • La dernière, enfin, est plus gênante et moins anecdotique : il s’agit d’un problème de méthode, qui consiste à déduire de l’omniprésence (on l’a vu très discutable) d’un motif dans plusieurs objets culturels (textes, récits de tradition orale, images) son importance dans l’analyse d’un seul objet (ici le texte de Perrault). En d’autres termes, ce n’est pas parce qu’on voit des objets phalliques dans plusieurs versions ou réécritures de Barbe bleue, qu’on peut en déduire son importance dans la version de Perrault en particulier. Bien au contraire, on peut se demander s’il ne s’agit pas ici d’un biais interprétatif dû à la fréquentation d’autres versions, voire d’un anachronisme au mauvais sens du terme : ici la projection d’une grille de lecture psychanalytique du XXe siècle sur un texte de l’Ancien Régime. La psychanalyse ayant, à l’instar de la philosophie, prétention à l’intemporalité de son point de vue, les choses resteront à l’état de la discussion savante, mais il est en tout cas difficile méthodologiquement de déduire d’une illustration du XIXe siècle le fait que des motifs phalliques travailleraient en profondeur un texte du XVIIe siècle : ce n’est pas que cela serait faux en soi, mais il faudrait le montrer à partir du texte lui-même et de son contexte direct, et non à partir d’objets culturels ultérieurs qui en constituent autant de réinvestissements sémantiques.

  • Toujours dans le second chapitre, on aurait aimé que, à un moment ou un autre de son argumentation concernant l’importance culturelle de la défloration et du sang des premières noces, l’autrice indique que, d’un point de vue biologique, la rupture de l’hymen n’est pas du tout une conséquence systématique du premier rapport sexuel, et donc de la « défloration » d’une jeune fille. Non seulement certaines jeunes filles n’ont pas d’hymen, mais la plupart des premiers rapports vaginaux conduisent à une détente de cette membrane non entièrement close se trouvant à l’entrée du vagin, et non à une déchirure. Partant, l’idée que le saignement doit nécessairement accompagner la fin de la virginité est tout à fait culturelle (ce que Jennifer Tamas ne mentionne qu’en passant en situant p. 60 cette question dans « l’histoire des représentations ») : cela aurait pu avantageusement être souligné, développé par l’autrice pour insister sur le caractère coercitif du contrôle masculin des corps féminins qui en l’espèce ne correspond pas à la réalité biologique des corps. Sans cette précision le lecteur non averti a au contraire l’impression que cette histoire de défloration sanglante est fondamentale dans la sexualité humaine y compris du point de vue biologique, ce qui est faux.

  • Dans le sixième chapitre, l’autrice montre qu’il y a un changement de rapport de force entre les époux à la fin du conte, le mari étant féminisé et donc placé en situation dominée du fait de l’emploi d’un déterminant féminin au moment où il est mis à mort : « Sa femme le plume et récupère tout le capital des épouses précédentes. Elle jouit alors d’un statut enviable au XVIIe siècle, celui de veuve. Elle gagne une identité juridique. Perrault montre un homme victime de sa femme : la Barbe bleue, ce féminin soulignant soudain que le rapport de force s’inverse. » (p. 185, c’est l’autrice qui souligne) Or, ce déterminant est employé dès le début du conte, à un moment, donc, où Barbe Bleue occupe une position dominante et n’est pas encore renversé : « La Barbe bleue pour faire connaissance, les mena avec leur mère, et trois ou quatre de leurs meilleures amies, et quelques jeunes gens du voisinage, à une de ses maisons de campagne, où on demeura huit jours entiers3. » Le féminin n’apparaît donc pas de manière « soudaine », puisqu’il apparaît en réalité en outre dès le titre du conte (fig. 1). La thèse d’un renversement général de la situation entre les époux n’est certes pas bousculée, qui se constate déjà à une lecture naïve du récit, mais l’accord en genre du déterminant n’y fait rien, et la micro-lecture du texte ici n’est pas pertinente.

  • Dans le septième chapitre, Jennifer Tamas affirme que le mot château « n’apparaît nulle part » dans le texte (p. 216), ce qui est vrai pour l’édition de 1697, mais faux pour le manuscrit de 1695, où il apparaît tout à fait4. Cela ne remet pas en cause l’idée de brouillage ou d’« ambiguïté géographique » orchestrée par Perrault, bien au contraire, mais permet en partie d’expliquer pourquoi l’illustration (fig. 1), qui représente un château médiéval, ne « colle » pas avec le texte qui semble plutôt faire état d’une demeure en ville : si l’illustration de 1697 représente un château, c’est parce qu’elle interprète celle de 1695 où l’idée de château restait en partie accréditée par le texte. En revanche, on aurait aimé que l’hypothèse de lecture de Pierre-Emmanuel Moog comme quoi la maison de Barbe Bleue se situe à Saint-Germain-des-Prés, toute séduisante qu’elle soit, ne soit pas traitée tout au long de l’ouvrage par l’autrice comme quelque chose de parfaitement démontré : comme elle le dit elle-même par ailleurs, le texte de Perrault reste sur ce point fondamentalement ambigu.

Fig. 2. Gustave Doré, illustration pour La Barbe bleue, dans Charles Perrault, Contes, Paris, Hetzel, 1862.

 

Maintenant les points plus structurels, ou plus importants du point de vue de l’argumentation générale de l’ouvrage.

Dans son premier chapitre, Jennifer Tamas met au jour de manière particulièrement pertinente et informée les « injonctions contradictoires qui structurent la société d’Ancien Régime » (p. 42). Éduquées dans l’ignorance et dans un idéal de pureté virginale, les jeunes filles sont ensuite amenées à devoir accepter, voire désirer contre leur propre gré leurs maris : « à désirer la violence de son mari et à violenter son propre désir » (p. 42) ; parallèlement, les hommes doivent chérir au plus haut point la virginité physique et morale de leurs épouses, gage de leur valeur morale, mais aussi continuer à les aimer une fois qu’elles sont « devenues femmes ». Ces injonctions contradictoires irriguent en profondeur l’histoire de La Barbe bleue, mais Jennifer Tamas croit pouvoir en voir une preuve supplémentaire dans le fait que, dans certaines réécritures du récit de Perrault plus ou moins proches de l’hypotexte (The Bloody Chamber d’Angela Carter, ou encore le genre très contemporain de la dark romance), un désir trouble vis-à-vis d’un mari ou d’un compagnon violent se fait jour dans la psyché des jeunes femmes. Le désir sexuel se mêlerait de lui-même de dégoût, de peur ou d’appréhension, dans une sorte de relation sado-masochiste qui ne dirait pas son nom, et permettrait de mettre au jour un phénomène sinon universellement, du moins très largement partagé : « Les réécritures de La Barbe bleue font écho à une expérience que tout un chacun (ou chacune) peut avoir vécue : nous n’avons parfois aucun doute que l’être qui nous attire nous fera du mal, même si un désir irrépressible nous pousse à nous engouffrer dans cette brèche. » (p. 51) L’autrice termine son chapitre en développant ce principe de « souffrance-plaisir » d’abord dans le registre de « l’expérience biologique des corps féminins » (p. 52), ensuite dans celui de l’expérience mystique du Christ.

  • Jennifer Tamas explique donc à cet endroit que le corps des femmes est « marqué d’un rapport au sang et à la souffrance : règles, pénétration, accouchement », ce qui est difficilement contestable (sauf, on l’a vu, et heureusement pour la sexualité féminine, en ce qui concerne la pénétration). Mais le long développement suivant, qui décrit ce qui se passe dans un accouchement qui s’accompagne de douleurs telles qu’aucun homme ne pourrait en vivre, mais aussi « de la plus extatique des euphories » du fait de la sécrétion d’endorphines, semble sans rapport aucun avec le rapport amoureux dont il est question dans le texte de Perrault comme dans ceux de Carter ou des autrices de dark romance. Aussi apparaît-il pour le moins étrange, pour ne pas dire cavalier, de rapprocher le phénomène biologique de l’accouchement du principe masochiste de « souffrance-plaisir », qui à priori relève de la sexualité – et d’une sexualité bien spécifique, qui ne peut en aucun cas être élargie à l’ensemble de la sexualité féminine – et non de la reproduction. On pourra bien sûr dire que sexualité et reproduction sont liées, ne serait-ce que parce qu’elles concernent les mêmes organes, mais faire de la seconde la cause de la première, comme semble le faire Jennifer Tamas, me semble problématique de deux points de vue. Tout d’abord, il me semble que cela relève d’une centration de la sexualité féminine sur les organes génitaux, comme l’indique l’accumulation « règles, pénétration, accouchement », alors même qu’une vision à la fois plus objective et positive de la sexualité féminine fait du corps entier un sujet de plaisir. Ensuite, il me semble qu’en réduisant le principe de souffrance-plaisir à une question d’habituation du corps des femmes à la souffrance, ou à une association symbolique du plaisir sexuel aux douleurs du bas-ventre, l’autrice ne fait justice ni à la réalité de ce qui se passe dans une relation masochiste, qui relève en bonne partie d’un désir psychologique d’anéantissement de soi et non seulement de souffrance physiologique (on pourra relire Sacher-Masoch pour s’en convaincre), ni à la réalité non masochiste des aspirations sexuelles d’une part non négligeable (majoritaire…?) des femmes. En tout état de cause, il est à minima étrange de lire ce passage sur l’accouchement à la fin d’un chapitre consacré en grande partie au désir sexuel féminin : d’abord parce que je ne pense pas qu’il serve beaucoup le propos de l’autrice, ensuite parce que la distinction n’est jamais très évidente dans ce passage entre ce qui relève du biologique et ce qui relève du culturel, ce qui n’est pas sans provoquer une certaine gêne d’un point de vue féministe qui viserait à distinguer aussi clairement que possible entre sexe et genre. Jennifer Tamas voudrait-elle dire ici que, parce que les femmes portent leurs accouchements dans un mélange de douleur et d’euphorie, elles seraient destinées à désirer la souffrance dans leurs plaisirs ? Ce n’est probablement pas ce qu’elle veut dire, mais c’est ce que son texte laisse clairement entendre.
  • Lier ensuite cette question de la souffrance-plaisir à l’oeuvre dans le corps des femmes parturientes aux « extases mystiques » du Christ me semble encore plus malvenu. « Si le destin corporel des femmes a été fondé sur l’expérience d’une souffrance-plaisir (de la défloration à l’injonction d’enfanter dans la douleur), sa traduction symbolique pour le corps des hommes apparaît à travers le Christ porté en croix. » (p. 53) Tout d’abord, parler d’« injonction d’enfanter dans la douleur » peut renvoyer à deux choses : soit à l’injonction divine à enfanter dans la douleur dans le récit biblique de la Genèse lors du renvoi d’Adam et Eve du jardin d’Eden, soit à une injonction patriarcale qui, dans certaines cultures ou religions, interdirait aux femmes l’anesthésie locale lors des accouchements. Dans les deux cas, il s’agit de phénomènes culturels, qui comme pour la défloration sont certes à mettre en relation avec une expérience physiologique largement partagée, mais ne sont pas me semble-t-il à mettre en relation avec un quelconque « destin corporel », sauf à mettre sur le banc de touche des décennies de réflexion féministe, ou bien au contraire à considérer ce « destin corporel » encore une fois comme une injonction culturellement déterminée, mais encore faudrait-il dans ce cas le préciser. Quant au fait de vouloir traduire cette « souffrance-plaisir » de l’accouchement dans le corps masculin du Christ, cela me semble relever de la libre association d’idées plutôt que d’une véritable mise en relation relevant de l’histoire culturelle. Il est tout à fait vrai en effet que l’extase mystique a pu dans l’histoire des mystiques et des martyres, chez Thérèse d’Avila par exemple, ou dans la représentation iconographique de saint Sébastien, emprunter les voies d’une sensualité qu’on peut rapprocher de celles d’une extase sexuelle. Mais dans la théologie catholique classique qui est celle de la France de Perrault, la souffrance du Christ ne s’accompagne d’aucun plaisir, plaisir qui ne peut de ce fait se constater dans le tableau du Christ mort soutenu par deux anges de Bellini décrit par l’autrice (de quelle version veut-elle d’ailleurs parler, celle de Berlin ou de Venise ?). Dans ce tableau en effet le Christ est mort, non mourant. Partant, il ne peut ressentir aucun plaisir positif, et seul un sentiment de quiétude ou d’apaisement a pu être déposé sur les traits du Christ par le peintre. En tous les cas, et même si l’on admettait la possibilité (très discutable) d’une souffrance-plaisir du Christ, il me semble impertinent, pour ne pas dire gênant eu égard à la spécificité des souffrances féminines, de comparer sa condition à celle des femmes parturientes. Et de toute façon hors de propos d’établir la moindre relation entre la Passion du Christ et l’histoire de Barbe bleue : à tout le moins, on peut considérer que s’il s’agit là d’une digression, elle nous emmène vraiment très loin du sujet principal.

Dans le deuxième chapitre, Jennifer Tamas se propose de revenir sur les enjeux de la nuit de noces, celle-ci n’étant pas décrite ni même mentionnée dans le texte de Perrault. Le sujet serait « occulté » (p. 59), l’accès à la scène de consommation du mariage serait « barré » (p. 60), et l’autrice va même jusqu’à supposer que « pour respecter les bienséances de l’époque, [Perrault] passe sous silence le moment de la défloration » (p. 61) en ne mentionnant pas le sang du premier rapport sexuel, alors même que le texte « est saturé du sang des victimes » (p. 61) et inviterait au contraire à évoquer les violences d’une nuit de noces qui, dans les sociétés d’Ancien Régime comme dans celles du 19e siècle étudiées par l’historienne Aïcha Limbada, constituent la norme, au point d’être vécues comme une « mise à mort à la fois symbolique et réelle » (p. 64).

  • Nonobstant la question méthodologique non résolue qui consiste à déduire d’une ellipse du texte un élément qui aurait été, consciemment ou non, « occulté » par son auteur, je voudrais attirer l’attention sur un autre moment de l’argumentation de l’autrice, où celle-ci tente de reconstituer (p. 74-76) la chronologie des événements. Jennifer Tamas attire l’attention sur le fait que le départ de Barbe bleue pour affaire a lieu « au bout d’un mois » après le mariage ; elle en déduit que ce délai a servi pour le mari à « constater que sa femme n’a plus ses règles ». « Rassuré sur l’authenticité de cette filiation, il peut néanmoins redouter que son épouse ne le trompe, d’autant que, si elle est déjà enceinte, cet écart conjugal n’aura aucune conséquence. Pour la garder à la maison alors qu’il lui annonce son absence pour six semaines, il la piège en éveillant sa curiosité. Il se soustrait à sa vue, mais son retour inopiné le soir même prouve qu’il n’a pas dû aller bien loin. […] En s’éloignant, il attire chez lui la curiosité des femmes qui pourraient constituer le vivier dans lequel il continuera de puiser. En rentrant le soir même, il les surprend, mais prend soin d’attendre le lendemain pour demander à son épouse de lui rendre les clefs, c’est-à-dire le moment où les invitées ont quitté les lieux. Ces femmes, dont la curiosité a été assouvie, n’ayant aucune motivation à revenir, Barbe Bleue a donc réussi à maintenir sa femme chez lui et à l’isoler malgré son entourage. Partir pour revenir brutalement et surprendre sa femme trahit une angoisse. Aviver la curiosité de l’autre est un leurre pour cacher et satisfaire la sienne : la peur d’être désobéi masque celle d’être trompé. Cette hantise ancestrale est plus aiguë pour les hommes, car elle touche à l’angoisse de la filiation, le mari pouvant toujours douter de sa paternité. » Si je fais ici une longue citation du texte de la chercheuse, c’est non seulement parce que son cheminement est difficile à résumer, mais aussi pour montrer à quel point l’hypothèse de départ (le délai d’un mois permet de vérifier l’apparition ou non des règles) entraîne, comme une avalanche, un flot d’autres hypothèses qui veulent donner une cohérence à un texte dont les ellipses posent en effet indubitablement question (par exemple ici : que sont devenues les « amies » de l’épouse invitées la veille dans la maison de Barbe bleue au moment où celui-ci l’accuse ?). Malheureusement, ces hypothèses ne résolvent pas tous les problèmes narratifs, parmi lesquels : si Barbe bleue attend le lendemain de son retour pour que les « amies » de Barbe Bleue soient parties, comment expliquer que sœur Anne, elle, est restée, comme l’atteste la suite de l’histoire (à moins qu’elle ne soit arrivée entre-temps…) ? Et si le but de Barbe Bleue est de tester la fidélité de son épouse du fait d’une angoisse de filiation, en quoi ce test d’obéissance, lié qui plus est au passé amoureux de l’époux (et non aux désirs amoureux de l’épouse), peut-il l’y aider ? On comprend bien qu’une preuve d’obéissance équivaudrait à une marque de soumission, et par conséquent permettrait de manière indirecte à Barbe Bleue de se rassurer sur la fidélité de sa femme : malgré tout, tester la curiosité de sa femme au sujet d’un cabinet au sein de sa propre maison n’équivaut pas à tester sa curiosité quant à la fréquentation charnelle d’autres hommes que lui. Vouloir reconstituer la chronologie des faits comme s’il s’agissait d’événements réalistes, sur le modèle d’une enquête policière ou à la manière de Pierre Bayard, ne semble en définitive pas aboutir ici à quelque-chose de beaucoup plus cohérent que le texte d’origine.
  • Par ailleurs, accumuler les hypothèses de lecture ne vaut pas démonstration, et le lecteur restera sur sa faim concernant les véritables raisons de l’élucidation du crime, dans la mesure où dans ce chapitre la chercheuse explore d’autres pistes encore, certaines étant contradictoires avec celle d’un Barbe Bleue angoissé par l’adultère (par exemple celle d’un Barbe Bleue angoissé d’avoir un enfant, « qui saigne sa femme pour la punir de ne plus saigner », p. 815), sans en disqualifier aucune de manière explicite. Ce qui provoque un grand intérêt du lecteur du fait de ces explications en cascade, mais aussi une certaine confusion quand il s’agit de suivre le raisonnement de l’autrice au fil du livre. D’autant plus quand, au sixième chapitre, elle explique en fin de compte que c’est la jeune épouse qui aurait piégé son mari pour lui prendre ses richesses, peut-être de manière préméditée : « Perrault ne nous dit pas tout, mais sème des indices. Le texte stipule que, si l’héroïne supplie sa sœur de guetter l’arrivée de ses frères, c’est que ceux-ci lui avaient “promis de venir aujourd’hui”. Aurait-elle prémédité son crime ? Le conte suggère en tout cas qu’elle est rusée et manipulatrice. » (p. 185) On voit mal en effet comment concilier le fait que Barbe Bleue aurait surpris sa femme en revenant plus tôt que prévu (chap.  2), et en même temps que sa femme ait demandé à ses frères de venir la voir le jour précis où elle devait être condamnée à mort par son époux (chap. 6). Jennifer Tamas ne résout pas le problème en affirmant le caractère manipulateur de l’épouse, dont rien dans le texte ne permet de témoigner de manière positive : même si c’était le cas, la contradiction reste patente, rien ne colle dans l’établissement des faits, et le mystère reste entier.

Enfin, dans son septième chapitre, en grande partie consacré à l’idéal du célibat prôné par une contemporaine de Charles Perrault, Gabrielle Suchon, Jennifer Tamas tente de mettre au jour un mécanisme de projection, selon lequel le mari tenterait de punir sa femme pour sa curiosité, alors même que cette curiosité serait le fait du prédateur : « Barbe Bleue attribue à sa femme sa curiosité morbide en allumant chez elle un désir de voir et de savoir, alors même que c’est lui qui collectionne des cadavres dans une chambre obscure. » (p. 222) Mais de quelle curiosité masculine s’agit-il ? Rien dans le texte de Perrault, encore une fois, ne met explicitement sur la piste d’un Barbe Bleue curieux, et c’est donc en « interrogeant les silences du texte » (p. 181) et en faisant appel à des textes connexes que l’autrice entend défendre cette piste de lecture. Quand on remonte plus haut dans l’ouvrage, ce motif de la curiosité de Barbe Bleue apparaît à deux endroits différents. À la fin du chapitre 2 (où il est question, donc, de défloration et d’angoisse de paternité), la chercheuse nous explique que « le ventre féminin est pour l’époux un autre cabinet secret, dont il ne possède pas la clef, et vers lequel se dirige une curiosité qui ne trouve pas les moyens de se dire ». Au cours du chapitre 4, consacré justement à la question de la curiosité, la chercheuse abordait par ailleurs déjà ce « mécanisme de projection », à la racine selon elle d’un « victim blaming » (p. 132), en s’appuyant d’une part sur le renversement de culpabilité opéré par Perrault dans sa première moralité, d’autre part sur l’intertexte du conte de Psyché d’Apulée. Dans ce dernier texte, où Psyché, si belle que les hommes lui vouent un culte tel qu’il amène Vénus, jalouse, à demander à son fils Amour de la punir, on retrouve en effet une curiosité masculine dans le regard prédateur que l’ensemble des hommes portent sur la beauté de Psyché, beauté qui fait d’elle une « bête curieuse et l’objet de tous les regards, si bien que même le dieu Amour en est aimanté. […] C’est lui le curieux, qui a jeté un regard de prédation sur Psyché jusqu’à l’enlever, mais est curieuse celle qui tente d’éclaircir cette énigme. C’est lui qui a transgressé l’ordre de sa mère [Vénus], mais c’est elle qui est punie pour sa transgression. On retrouve le même procédé qui opère dans La Barbe Bleue. » (p. 137). Or, s’il est tout à fait vrai qu’on retrouve dans le conte de Perrault le même procédé d’inversion de la culpabilité (ou victim blaming) qu’on retrouvait dans celui de Psyché, rien ne laisse entendre dans le conte de Perrault le fait que la jeune fille, avant son mariage avec Barbe Bleue, était « l’objet de tous les regards » et suscitait une curiosité charnelle ou même esthétique chez Barbe Bleue ou qui que ce soit dans son entourage, dans la mesure où les deux sœurs sont « parfaitement belles », et que c’est littéralement la cadette qui choisit d’épouser Barbe Bleue après que celui-ci lui ait retourné l’esprit à force de « parties de chasse et de pêche, […] danses et festins, […] collations6 ». Ce qui est évoqué dans le texte de Perrault, plutôt que la curiosité de Barbe Bleue à propos d’une femme en particulier (les deux étant également belles, et Barbe Bleue laissant le soin à la mère de choisir laquelle elle consent à lui donner pour épouse), c’est la curiosité de la jeune femme qui consiste à vouloir prolonger l’état de grâce des « danses et festins », et peut-être découvrir les richesses de Barbe Bleue. Le « mécanisme de projection » que met en valeur Jennifer Tamas repose donc soit sur une métaphorisation du ventre des femmes comme « cabinet interdit », elle-même fondée sur une accumulation d’hypothèses de lecture plutôt que d’observations textuelles ou contextuelles, soit sur un texte qui n’est pas celui de Perrault. Il est partant difficile d’y voir quoi que ce soit d’autre qu’une nouvelle hypothèse de la chercheuse, encore une fois peu fondée dans la réalité textuelle ou contextuelle du texte des Histoires ou contes du temps passé. On pourra sans doute arguer avec justesse que le conte de Psyché est à l’arrière-plan de celui de Perrault, et fait donc partie de sa réalité contextuelle – ici intertextuelle. Mais La Barbe Bleue n’étant pas une simple transposition du récit d’Apulée, et rien ne permettant d’y voir la trace d’une curiosité masculine, il me semble délicat d’y « remplir les blancs », ou d’en faire parler les silences, au risque de nier sa singularité en le considérant comme un décalque « occulté » du conte antique dont il s’inspire.

Un texte labyrinthique, une enquête impossible

Ces défauts argumentatifs – ou ce que je considère comme tels – m’amènent à penser que Jennifer Tamas s’est un peu perdue dans ce texte complexe et problématique, car semé d’embûches pour qui tente d’y trouver une vraisemblance réaliste, une cohérence narrative comparable à celle d’un scénario de série policière. Le château de Barbe Bleue est un labyrinthe, notamment du fait de ses ellipses (pourquoi au juste Barbe Bleue veut-il se marier ? combien de femmes a-t-il tuées ?) , de ses bizarreries (pour quelle raison la barbe est-elle bleue ? pourquoi l’épouse ne regarde-t-elle pas directement les cadavres dans le cabinet ?) ou de ses incohérences (si toutes les amies semblent parties, comment sœur Anne est-elle restée ?), et on comprend que l’autrice ait pu s’y perdre. S’inspirant probablement de la démarche de Pierre-Emmanuel Moog dans La Fabrique des contes de Perrault (Classiques Garnier, 2024), Jennifer Tamas fait à un moment de son livre l’hypothèse d’une cohérence générale du récit accessible via une lecture littérale, au plus près du texte : « Plusieurs études savantes [de Jean-Paul Sermain ou Marc Escola] s’appuient sur cet écart [entre les deux morales du conte] pour souligner l’ironie de Perrault, qui joue avec l’incohérence propre au genre du conte. Je fais l’hypothèse contraire : c’est en prenant Perrault au pied de la lettre que surgit une cohérence qui confère au conte un sens inattendu. » (p. 183). Cette cohérence « inattendue », pourtant, ne s’appuie pas tant sur la lettre du texte que d’une part sur ses ellipses, qui permettent de lui poser des questions (parfois) nouvelles, d’autre part sur une intertextualité permettant d’éclairer le récit de Perrault sous un nouveau jour. Quant à la « cohérence » elle-même, elle n’apparaît que difficilement à la lecture du livre, tant le nombre de pistes ouvertes est grand, qui parfois sont qui plus est contradictoires entre elles, ou peu pertinentes (je ne comprends toujours pas le rapport entre Barbe Bleue et les incels…).

Cette enquête relève-t-elle donc de la « contre-enquête » ? Si une contre-enquête se veut une vérification des enquêtes antérieures à l’aide d’une mise à plat des pièces du dossier d’une part, de la mise à jour de nouvelles pièces versées au dossier d’autre part, force est de reconnaître que, malgré l’intérêt indéniable de certains rapprochements textuels, de certaines pistes interprétatives, et de nouvelles pièces d’archives permettant d’éclairer les usages matrimoniaux de l’époque, ne sont présentes ni la mise à plat de la totalité pertinente des pièces du dossier, ni une discussion raisonnée des précédentes « enquêtes » sur le sujet7. En fait de contre-enquête, on a donc droit à une enquête supplémentaire, qui n’est pas sans enseignements et sans intérêt, bien au contraire, et dont les réflexions sont parfois extrêmement fines et convaincantes (par exemple sur le processus d’inversion de la culpabilité, ou sur celui du pouvoir qui « n’est jamais vécu sur le mode de la plénitude, mais sur celui du manque », p. 231). Mais qui doit être lue comme un essai, parfois trop hâtivement écrit et manquant de rigueur dans les détails, et non comme une restitution définitive des plans du labyrinthe.

Je ne jette toutefois pas la pierre à Jennifer Tamas : peut-être tout simplement cette tâche de reconstitution de la vraisemblance du texte est-elle tout bonnement impossible ? Ce serait en tout cas mon point de vue, considérant qu’un conte ne se lit pas comme un roman policier : c’est donc faire violence à ce texte que lui imposer une logique générique de nouvelle réaliste  qui n’est pas la sienne. Il serait donc vain de vouloir à toutes forces « faire parler les silences » pour arriver à rendre cohérente, réaliste, une histoire qui ne l’est pas – et ne peut pas l’être, tant est ambigu le texte de Perrault, et mystérieux le cabinet interdit. Tout au plus peut-on, de mon point de vue, tenter de reconstituer la cohérence symbolique singulière de certaines de ses variations historiques, et de comprendre la logique sous-jacente à leur évolution dans le temps et dans l’espace. Mais il s’agit là d’une autre histoire.

L’histoire fournie par Jennifer Tamas est en tous les cas riche d’enseignements concernant une certaine lecture contemporaine du conte, préoccupée par les rapports difficultueux entre hommes et femmes, à l’heure du mouvement #metoo et de son backlash masculiniste, de même que le livre de Lucile Novak De grandes dents était passionnant du point de vue d’une relecture contemporaine du conte du Petit Chaperon rouge à travers le prisme de la pédophilie et de l’inceste. S’il s’agit, en revanche, de fournir un plan du château de Barbe Bleue, et de résoudre l’enquête sur les féminicides de Barbe Bleue aussi bien que sur le meurtre de ce dernier par ses beaux-frères, le mystère restera non résolu. Probablement parce qu’il n’est pas résoluble, et que le labyrinthe de ce texte, pourtant si court et d’apparence si claire, a été conçu sans sortie possible.


1 Je remercie Patricia Lojkine de m’avoir éclairci ce point linguistique.

2 Charles Perrault, Contes, éd. Tony Gheeraert, Paris, Honoré Champion, 2012, p. 208.

3 Idem, p. 202.

4 Idem, p. 330.

5 Au passage, vu que nous ne sommes plus à une hypothèse près, on peut aussi se demander si ce ne serait pas au contraire un retour inattendu des règles qui mettrait en furie l’époux au bout d’un mois de mariage, dans une angoisse d’impuissance à avoir le moindre héritier, ou de colère visant l’impuissance supposée de sa nouvelle femme, colère qui trouverait un exutoire dans un châtiment machiavéliquement orchestré contre elle. Cette hypothèse de l’impuissance du mari est également évoquée par la chercheuse, mais sans la mettre en relation avec la piste équiprobable d’un retour des règles de l’épouse, conséquence d’une absence de nuit de noces ou d’une infertilité de Barbe Bleue.

6 Idem, p. 202-203.

7 Par exemple celles, récentes, de Maria Tatar, d’Ute Heidmann ou de Pierre-Emmanuel Moog, mais aussi, plus anciennes, de Jean-Marie Apostolidès ou de Catherine Velay-Vallantin, qui toutes apparaissent dans la bibliographie et sont utilisées par la chercheuse, mais ne sont jamais discutées explicitement. Par ailleurs, il manque beaucoup de pièces conséquentes au dossier (qui il est vrai est énorme…) qui ne sont pas même évoquées de manière succincte, à savoir notamment la question des variations entre le manuscrit de 1695 et la première édition de 1697, ou la question épineuse de la paternité des contes, dont personne ne peut assurer de manière certaine qu’ils soient entièrement de la main de Charles Perrault. Ce livre n’était pas le lieu, bien sûr, de telles explorations de détail, mais il mérite dans ce cas difficilement le titre de « contre-enquête », dans la mesure où la question de l’auctorialité des contes, par exemple, importe au plus haut point s’il s’agit d’attribuer ou non ce texte à l’auteur de L’Apologie des femmes.

Récoltons la tempête – Des contes pour aujourd’hui

Il y a une part de nostalgie qui m’a toujours semblé un peu déplacée dans le travail des conteurs d’aujourd’hui qui tentent de perpétuer la grande tradition du conte de tradition orale. Pour quelle raison ? Qu’est-ce qui parfois me dérange dans les spectacles de conte, malgré le très sincère et grand plaisir à écouter les histoires, à se laisser emporter dans un autre monde ? “Me dérange” est un peu excessif : “me titille”, “me gêne légèrement” serait plus approprié. Je crois que ce qui me semble un peu étrange, un peu impertinent (au sens de “qui n’est pas à sa place”), c’est la tendance, qui n’est certes qu’une tendance plus ou moins vive selon les conteurs, à vouloir se situer dans l’héritage d’une tradition. Alors même que quand on va regarder un peu plus précisément l’histoire du folklore, on constate que les conteurs et conteuses d’aujourd’hui n’ont à peu près rien à voir avec ceux d’hier. Praline Gay-Para, Muriel Bloch ou Michel Hindenoch ont un talent indéniable, ce sont de grand•es conteuses et conteurs, doté•es d’un charisme et d’une aisance orale qui leur permettent d’envoûter leur auditoire à tous les coups. Et leur art est en bien des points similaires à celui des conteurs paysans du début du XXe siècle : présence physique et gestuelle, scénographie contrainte par le contexte de contage, chemin d’images mentales servant de trame narrative, prise en compte des réactions de l’auditoire dans la narration… Malgré tout, le contexte de contage a bien changé. Il ne s’agit plus de raconter des histoires à la veillée au coin du feu : il n’y a plus de feu dans la plupart des maisons, ou alors c’est dans des poêles et des inserts qui ne projettent plus aucune ombre sur les murs. Les conteurs ne vont plus de village en village en y restant quelques jours et en remerciant les habitants de leur hospitalité par des séances de contage – ce sont désormais des intermittents du spectacle, payés par de l’argent public pour intervenir dans des festivals ou des médiathèques, des établissements scolaires ou des salles de spectacle, devant un auditoire qui a très souvent payé un billet pour assister à un spectacle. Partant, cela me semble parfois de la part des conteurs un peu étrange, tout à fait charmant et appréciable mais aussi légèrement inapproprié, de proposer des “contes d’autrefois”, qui ne correspondent plus ni dans leurs contenus narratifs à la société d’aujourd’hui (on ne croise plus de loups dans les bois, on ne va plus chercher l’eau au puits…), ni au contexte social dans lequel ces récits avaient une bonne part de leur pertinence.

Bien entendu, l’art du conte, qui a connu un renouveau à partir des années 1960, et a désormais ses festivals, ses centres de formation et sa revue attitrée (La Grande Oreille), a toute sa légitimité, ne serait-ce que pour entretenir une manière de faire artistique qui a sa singularité, distincte du mime, de la récitation, du théâtre ou du boniment de café-théâtre. Bien entendu, les contes traditionnels ou les grands récits mythiques racontés par les néoconteurs résonnent encore avec les problématiques actuelles, et continuent à nous parler d’une manière ou d’une autre. Et bien entendu, le répertoire des conteurs a su aussi se renouveler, par exemple en proposant de plus en plus des “récits de vie”, parfois autobiographiques, ou en multipliant les pitreries et les jeux de mots comme savent brillamment le faire Pépito Matéo ou Yannick Jaulin chacun à leur manière, ce qui fait que le conte tend parfois à se rapprocher du stand-up, ou même du clown. Mais dans tout cela il y a aussi une sorte de gravité et d’officialité artistique qui ne me semblent pas coller tout à fait avec l’état d’esprit que j’imagine (peut-être à tort) être celui des conteurs traditionnels dont les néoconteurs se veulent, souvent, les héritiers. Le métier, même s’il reste certes méconnu et “de niche” dans la grande famille des arts du spectacle, s’est bien institutionnalisé, et les conteurs les plus en vue animent des formations professionnelles, là où ceux d’autrefois apprenaient sur le tas, en suivant un conteur dans ses pérégrinations, ou en s’exerçant de manière informelle et privée dans leurs réunions de famille. Il ne s’agit pas du tout de regretter cette professionnalisation : il est bien naturel et légitime que les conteurs puissent vivre de leur art en vendant des spectacles, des formations et des livres issus de leur répertoire. Mais d’indiquer où la non-pertinence, le malentendu semble subsister : le spectateur vient trop souvent à un spectacle de conte pour assister à une séance de contage “comme autrefois”, avec des contes merveilleux tirés d’un répertoire traditionnel, alors que ce répertoire a parfois perdu de son sens social aujourd’hui : si les contes traditionnels comme Le Petit Chaperon rouge ou La Belle et la Bête nous parlent toujours, ce n’est pas toujours de la manière dont ils parlaient à nos ancêtres du XVIIIe siècle. En somme, dans le renouveau du conte, il y a parfois une bonne part de nostalgie d’un patrimoine perdu qui ne me semble pas coller tout à fait avec l’idée d’un véritable renouveau. Par ailleurs, il me semble qu’il y a aussi parfois une légère – et inoffensive – tromperie sur la marchandise, dans la mesure où cette professionnalisation du conte ne ressemble pas beaucoup au caractère relativement informel ou peu institutionnalisé du contage traditionnel, dont les conteurs pourtant se réclament parfois. Ainsi, le conteur Bruno de La Salle, grand défenseur de la littérature orale et du répertoire traditionnel dont il a fait moult spectacles, a été nommé en 2013 officier de l’ordre des Arts et des Lettres, reconnaissance sociale qui est assez éloignée de celle des conteurs quasi anonymes dont les récits ont été recueillis par les folkloristes et ethnographes Emmanuel Cosquin, Achille Millien, Ariane de Félice ou Geneviève Massignon.

Pourquoi ces réflexions ? Parce que j’ai eu l’occasion, hier soir, de voir un spectacle de conte où ne subsistait plus aucune gêne de ce genre. Il s’agit du spectacle Récoltons la tempête, du conteur breton François Debas, que j’ai pu voir chez des amis en Touraine, en spectacle “chez l’habitant”. 

D’abord, le cadre. François Debas l’explique très bien lui-même : conter chez les gens n’a à peu près rien à voir avec le fait de conter dans une médiathèque ou une salle de spectacle. Dans les deux cas, on paye son entrée – il faut bien que le conteur puisse justifier de ses cachets auprès de l’administration pour bénéficier de son statut d’intermittent du spectacle. Mais les ressemblances s’arrêtent à peu près là. Chez l’habitant, la communication se fait “de bouche à oreille”, aujourd’hui certes via les réseaux sociaux, mais avec une ampleur qui n’a aucune commune mesure avec celle d’une communication officielle d’un établissement culturel. Et pour cause, le gabarit de la salle à manger ou du jardin étant réduit ou contraignant, on ne peut souvent accueillir plus de trente personnes. Ce faible effectif, qui favorise certes l’entre-soi social (mais n’en est-il pas de même dans les salles de spectacle ?) a pour grande vertu de favoriser l’interaction du conteur avec son public : non seulement le premier peut adapter ses récits aux réactions du second, mais il peut encore lui demander de participer activement au récit. Il ne m’est jamais arrivé dans un spectacle de conte d’être pris à partie par le conteur – ce qui est rare en France ne l’est semble-t-il toutefois pas dans d’autres pays, les griots africains étant souvent coupés ou interpellés par leur public, ça fait partie du jeu. Hier soir, à l’inverse de ce que j’ai pu observer dans d’autres spectacles, François Debas nous a par exemple demandé de chanter un bourdon mystique pour interpeller une plante verte dans un rituel néo-animiste tout à fait délirant, censé rétablir une communication inter-espèces dans le sillage des travaux de l’anthropologue Philippe Descola sur le peuple amazonien des Achuar. Par ailleurs, le fait que le spectacle ait lieu dans un espace privé change beaucoup de choses : le cadre est loin d’être anonyme, on est avec le chien, les photos des enfants sont sur les murs, on a poussé les meubles, la cuisine est à côté avec sa table mal rangée. On prend l’apéro d’abord, on mange après le spectacle : il est possible de discuter avec les autres membres du public comme avec l’artiste, qui ne joue pas aux divas et loge sur place, et de partager autre chose que le spectacle – un verre et des parts de gâteau, mais aussi des considérations sur le spectacle, tout comme sur la famille ou la politique… Je n’ai donc pas assisté à proprement parler à une veillée au coin du feu, mais j’ai quand même eu davantage l’impression de me rapprocher de la spontanéité sociale d’une séance de contage traditionnel que si j’avais été dans une médiathèque ou une salle de spectacle : espace privé, sans rituel clairement institué (silence imposé dans la salle, heure définie d'”ouverture du rideau”…) autre que celui strictement nécessaire au bon déroulement du spectacle (un drap noir tendu, quelques lumières, une estrade). 

Le répertoire, ensuite. Il ne s’agissait pas dans ce spectacle de restituer ni de reprendre des contes traditionnels – Le Petit Poucet, La Belle et la Bête, ou d’autres contes moins connus d’origine africaine, indienne ou chinoise… – mais de raconter des récits fantastiques, qui pour la plupart se déroulent aujourd’hui ou presque. Il était donc rafraichissant de voir qu’il est possible de raconter des histoires avec des smartphones, des ordinateurs, des algorithmes et des continents de plastique. Il ne s’agissait pas non plus simplement de réactualiser des vieux récits, c’est-à-dire de prendre de vieux contes et de les rhabiller dans des habits d’aujourd’hui – Barbe Bleue en milliardaire avec voiture de sport dans un album de Sara, Le Petit Chaperon rouge revu sous forme d’enquête policière dans un album d’Yvan Pommaux – mais d’inventer de nouveaux contes ou d’adapter des contes anciens pour les faire résonner avec les préoccupations d’aujourd’hui, l’environnement au premier chef. Dans les interludes entre les contes, François Debas donnait du sens, un fil directeur aux différentes histoires, ce qui lui permettait d’éviter de donner l’impression d’un agrégat de récits sans aucune cohérence d’ensemble, tout en conservant une grande polysémie aux récits et une large capacité d’interprétation aux auditeurs. Sans nostalgie vis-à-vis du conte traditionnel, donc, François Debas revient toutefois à l’une des clés du contage d’autrefois, qui consistait à fournir des récits en phase avec les préoccupations de la société dans lesquels ils émergent. Si la peur du loup a laissé la place à l’éco-anxiété, ou que les démons ont été remplacés par l’intelligence artificielle et les algorithmes, il me semble que les néoconteurs doivent en prendre la mesure, d’une manière ou d’une autre. Le matériau narratif du conte est pour cela un bon serviteur : il est à la fois d’une grande polysémie, qui permet de multiples interprétations, et d’une grande plasticité, qui autorise à de nombreuses transformations. Encore faut-il savoir s’en emparer en ne se contentant pas d’essayer de restaurer ou de faire revivre un art perdu ou en passe de disparaître, mais en le renouvelant à travers de nouveaux répertoires, où la réalité augmentée permet d’accéder à un autre monde, et où le projet d’une arche de Noé high-tech manifeste l’hubris du capitalisme patriarcal. Sans défaire tout à fait l’institutionnalisation de la scène du conte, peut-être est-il possible au moins d’inviter à une libération des imaginaires, en mode “mésange punk” d’Alessandro Pignocchi, afin que le conte ne soit plus seulement une “zone à défendre”, mais aussi un lieu d’émancipation et de recul critique – via l’humour et l’autodérision, mais aussi la réflexion sur le sens des histoires elles-mêmes. C’est ce à quoi, en tout cas, invite ce spectacle décapant, qui ne se contente pas de nous plonger, ravis, dans des “histoires ou contes du temps passé”, mais nous place dans un inter-monde situé entre passé, présent et avenir. En position d’humain, donc, qui se pose des questions sur le monde qu’il habite, sur la complexité de ses rapports avec les animaux et les machines, et qui y répond… par des histoires qui ne résolvent pas tout, mais donnent du grain à moudre malgré tout.

Perrault censeur ?

Je viens de consulter sur Youtube une excellente conférence d’Inès Cazalas faite en 2001 pour le Festival du Premier Roman – Lectures plurielles, à Chambéry. Il s’agit d’une très belle présentation des enjeux littéraires, moraux et sociaux des contes, très informée et stimulante, et qui fait la part belle au conte de tradition orale. Il reste que – mais cela relève du détail, qui ne remet en rien en cause la qualité générale du propos – j’y ai trouvé exprimée une idée sinon fausse, du moins discutable, sur laquelle je voudrais revenir ici, parce que ce n’est pas la première fois que je la vois exposée. Et que j’ai besoin moi-même d’y voir plus clair sur le sujet.

Cette idée, c’est que Perrault aurait censuré la tradition orale. Elle est exprimée dans la vidéo à partir de la 57e minute, à propos d’une version populaire du Petit Chaperon rouge, recueillie par le poète Achille Millien à la fin du 19e siècle dans le Nivernais, publiée par Paul Delarue et Marie-Louise Ténèze dans leur catalogue Le Conte populaire français (1957-1985), et analysée par l’anthropologue Yvonne Verdier dans son court essai sur Le Petit Chaperon rouge dans la tradition orale (1980). Jennifer Tamas, dans son essai plus récent sur le consentement en littérature Au non des femmes (2023) (dont j’avais déjà parlé ici), reprend la comparaison de cette même version populaire recueillie par Millien avec celle écrite par Perrault à la fin du 17e siècle. Inès Cazalas comme Jennifer Tamas tombent d’accord sur le fait que la version folklorique est bien plus “féministe” que celle de Perrault, dans la mesure où l’héroïne y déploie une agentivité qui se trouve considérablement réduite dans la version qu’en donne Charles Perrault. Et l’on peut tomber assez facilement d’accord avec elles sur ce point, comme sur celui que cette version nivernaise autorise une émancipation de genre (la jeune fille se sauve toute seule, sans l’aide d’un chasseur) que ne permettent ni la version Perrault (la jeune fille meurt) ni celle des Grimm (la jeune fille est mangée, et a besoin d’un protagoniste masculin pour sortir du ventre du loup). L’analyse des chercheuses semble néanmoins achopper sur deux points.

Le premier. En mettant en avant cette fameuse version nivernaise, connue grâce à la magistrale interprétation qu’en fait Yvonne Verdier, les chercheuses tendent à occulter le fait que d’autres versions du Petit Chaperon rouge (AT 333) n’offrent pas une clé de lecture féministe aussi claire. D’abord, certaines versions, comme celle recueillie par Victor Smith dans le Velay en 1874 (cliquer sur “conte auvergnat”), ne débouche pas sur un dénouement émancipateur : le conte se termine, de même que celui de Perrault, par une dévoration de la jeune fille. Ensuite, d’autres versions encore du même conte, comme celle intitulée “Boudin-Boudine”, recueillie dans le Bas-Poitou en 1958 et publiée par Geneviève Massignon dans son anthologie De bouche à oreille, proposent un “petit chaperon rouge” (qui ne porte aucun chaperon, ni n’arbore aucune couleur particulière) qui est un “petit gars” : il est du coup difficile d’y apposer une quelconque grille de lecture de construction ou d’émancipation féminine, que ce soit à la manière d’Yvonne Verdier ou de Jennifer Tamas. Il est vrai qu’il s’agit d’une version bien différente, puisque personne ne s’y fait manger par le loup, mais ce qu’il est essentiel de montrer c’est que le “conte populaire” est loin d’offrir des versions homogènes entre elles, qui pourraient être opposées en bloc aux “versions d’auteur” de Perrault ou des Grimm. Si la comparaison entre telle et telle version reste bien entendu parlante, et appelle à une interprétation anthropologiquement approfondie, il s’agit néanmoins de rester prudent, et de ne pas faire de la version nivernaise d’Achille Millien l’incarnation ou l’exemple-type d’une “tradition orale” qui se révèle en réalité très protéiforme. Dans la même lignée, il est délicat d’affirmer comme une généralité, comme le fait Jennifer Tamas, que “la confrontation des sources folkloriques et de la version littéraire d’un même conte nous montre comment le savoir féminin a été colonisé par le regard masculin” (p. 72). Si beaucoup de versions du conte-type AT 333 ont en effet, historiquement, été collectées auprès de femmes ou de jeunes filles d’âges divers, on sait par ailleurs que les femmes étaient loin de constituer les seules vectrices de la transmission orale : il existait beaucoup de conteurs masculins. Aussi, plutôt que de construire des généralisations abusives tendant à faire s’incarner la tradition orale dans une figure pluriséculaire et uniformément féminine de Mère l’Oye qui ne dit pas son nom – cette dernière étant une construction historique : voir l’essai de Marina Warner From the Beast to the Blonde –, procéder au cas par cas me semblerait beaucoup plus prudent épistémologiquement.

Le second. Le fait que les versions populaires soient bien plus violentes, ouvertement sexuelles, voire scatologiques, amène plus ou moins explicitement à faire comme si ces versions assez hautes en couleurs avaient été censurées quand elles étaient arrivées dans la culture lettrée, à savoir chez Perrault et les Grimm. Il est tout à fait vrai que les versions de ces trois grands auteurs n’ont à peu près rien à voir, dans le ton comme dans le registre ou le style, avec la plupart des versions collectées par les folkloristes. Doit-on pour autant conclure à une “censure” ? Le terme est employé par Inès Cazalas dans sa conférence, et est sous-entendu sur le site de la BNF quand celui-ci explique, à propos du repas cannibale de l’héroïne dans certaines versions populaires : “En faisant disparaître ce repas de leur transcription, les frères Grimm, tout comme Charles Perrault, édulcorent le message du vieux conte populaire en se contentant d’avertir l’enfant des risques qu’elle prend en s’éloignant du droit chemin.“

Or, toutes les versions collectées de la tradition orale du conte-type AT 333 datent du 19e ou du 20e siècle. C’est normal, puisque avant le 19e siècle et les frères Grimm, le concept d’enquête ou de collecte ethnographiques n’existait pas : on ne s’intéressait pas au conte, ou alors on s’y intéressait pour en faire autre chose qui relevait de l’appropriation littéraire, et c’est clairement grâce à l’impulsion des frères Grimm et de leurs Kinder- und Hausmärchen que des entreprises à caractère scientifique de collectes de matériaux narratifs ont pu fleurir dans toute l’Europe, voire au-delà.

Partant, il est hasardeux de dire que Perrault a censuré des contes de tradition orale, quand les versions utilisées pour prouver cette censure ont été collectées 150 ans plus tard. Certes, il existait très probablement des versions antérieures du Petit Chaperon rouge, dont Perrault a très probablement eu connaissance (Michel Pastoureau parle même d’une version médiévale du conte, reproduite dans l’anthologie de Jacques Berlioz, Claude Brémond et Catherine Velay-Vallantin des Formes médiévales du conte merveilleux, qui n’a toutefois qu’un rapport narratif assez ténu avec le conte bien connu de Charles Perrault). Mais ces versions nous sont inconnues, et il est donc très imprudent de faire comme si l’académicien de la fin du 17e siècle avait eu connaissance spécifiquement d’une version proche de celle d’Achille Millien, quand on sait le caractère protéiforme et particulièrement changeant de la tradition orale. Comme le rapporte prudemment Tony Gheeraert dans son édition des Contes de Perrault (p. 420-421) :

Il est d’ailleurs bien difficile d’imaginer à quoi pouvait ressembler l’histoire avant 1697, car beaucoup des versions cataloguées dans le Conte populaire français (15 sur 35) ont été à coup sûr contaminées par celle des Histoires ou contes du temps passé. Paul Delarue pense toutefois être parvenu à isoler douze versions qui, selon lui, ne doivent rien à Perrault […]. Ce travail mené par le folkloriste permet de juger des trucages opérés par Perrault. Ainsi, celui-ci a fait disparaître, sans doute par souci des convenances, les motifs scabreux, comme la scène du déshabillage devant le loup, ou celle du repas cannibale au cours duquel la petite fille mange la chair de sa grand-mère ; il a également escamoté, probablement faute d’en saisir le sens, l’alternative du “chemin des aiguilles” et du “chemin des épingles”, présente, sous une forme ou une autre, dans de nombreuses versions populaires. En revanche, il ne semble pas, contrairement à ce que prétend Bettelheim, que ce soit lui qui ait inventé la fin tragique de l’histoire : bien des versions populaires se terminent mal […].

S’il est possible, comme l’a fait Paul Delarue dans son catalogue en opérant par recoupements et regroupements, d’arriver à reconstituer une version possible du Petit Chaperon rouge qui daterait d’avant Perrault, et que ce dernier aurait édulcorée, cela reste une hypothèse de travail, qui ne doit pas être prise pour un résultat de recherche. Quand l’historien Robert Darnton tente de reconstituer, dans le chapitre “Contes paysans” qui ouvre son livre Le Grand Massacre des chats, attitudes et croyances dans l’ancienne France (1985), les mentalités  des paysans de l’Ancien Régime à partir des versions folkloriques des Contes de ma mère l’Oye collectées un siècle plus tard, il procède avec beaucoup de prudence. L’historien “n’est même pas certain que le texte corresponde aux versions non collectées qui existaient un siècle plus tôt. Bien qu’il puisse dénicher un grand nombre de témoignages pour prouver que le conte lui-même a bel et bien existé sous l’Ancien Régime, il ne peut s’empêcher de soupçonner qu’il a dû subir un certain nombre de modifications avant de parvenir aux folkoristes de la IIIe République.” (p. 23). Plus loin, Darnton explique qu’on ne peut pas étudier de telles versions ethnographiques des contes “comme s’il s’agissait d’autant de photographies de l’Ancien Régime prises par l’oeil d’une paysannerie disparue”. (p. 25)

Il semble donc que l’on pourrait être plus prudent, et ne pas faire comme si Perrault avait censuré des versions populaires paysannes, quand les seuls témoignages de ces dernières ont été recueillis 150 ans après la publication des Histoires ou contes du temps passé (1697). Si une reconstitution d’une version orale contemporaine de Perrault est possible, il faut a minima la présenter comme telle, et ne pas faire comme si le conte populaire de tradition orale était un bloc monolithique et pérenne, ce dont il est justement, à l’inverse du canon littéraire, l’opposé.

Ceci n’enlève absolument rien, bien sûr, à la possibilité ni à la pertinence d’une relecture féministe des contes populaires. Mais pas au prix d’une lecture caricaturalement patriarcale de l’oeuvre de Charles Perrault, qui en bien des points, même si c’était dans les limites d’acceptabilité de la société de son époque, et même si l’on peinerait beaucoup à en faire un féministe avant l’heure, a tenté aux côtés des conteuses de son époque de trouver des voies d’émancipation féminine. Mais ceci est un autre sujet. En attendant, plutôt que de voir dans les contes de Perrault une censure sinon improbable, du moins improuvable, pourquoi ne pas y voir plutôt ce qu’elle est, à savoir une réécriture ?

Bibliographie

  • Il était une fois… les contes de fées, exposition virtuelle de la BNF, 2001. En ligne. 
  • Berlioz Jacques, Brémont Claude, Velay-Vallantin Catherine (éd.), Formes médiévales du conte merveilleux, Paris, Stock, 1989.
  • Cazalas Inès, “Journée de réflexion autour du conte. A l’écoute du conte”, Youtube, 27 mai 2021. En ligne.
  • Darnton Robert, Le Grand Massacre des chats. Attitudes et croyances dans l’Ancien Régime, Paris, Robert Laffont, 1985.
  • Delarue Paul, Ténèze Marie-Louise, Le Conte populaire français, Paris, Maisonneuve et Larose, 2002.
  • Massignon Geneviève (éd.), De bouche à oreille. Anthologie de contes populaires français (1968), Paris, José Corti, 2006.
  • Perrault Charles, Contes, éd. Tony Gheeraert, Parix, Honoré Champion, coll. “Champion classiques”, 2012.
  • Tamas Jennifer, Au non des femmes. Libérer nos classiques du regard masculin, Paris, Seuil, 2023.
  • Verdier Yvonne, Le Petit Chaperon rouge dans la tradition orale (1980), Paris, Allia, 2014.
  • Warner Marina, From the Beast to the Blonde. On Fairy Tales and their Tellers, Londres, Chatto & Windus, 1994.

La Clé d’or de Joseph Vernot : le conte à l’heure de l’écologie sensible

Lors d’une récente intervention en février 2025 en séminaire à l’université de Besançon, j’ai eu la chance et l’honneur de rencontrer l’illustrateur Joseph Vernot, et ses deux éditeurs de Chocolat ! Jeunesse. Ils étaient tous trois venus m’écouter disserter sur les rapports entre conte et silhouette, en rapport avec mon livre paru l’année dernière aux Presses universitaires de Rennes. J’ai eu l’occasion de discuter, trop rapidement sans doute, avec Joseph Vernot, qui m’a révélé être un grand admirateur de l’oeuvre d’Arthur Rackham, et être l’ami d’un•e autre artiste amateur•ice de silhouettes, Niroot Puttapipat, qui travaille surtout pour l’édition anglaise. Il m’a présenté l’un de ses albums, La Clé d’or, d’après le conte des frères Grimm, que j’ai depuis acheté et parcouru dans tous les sens. Je pense qu’il y a moyen de trouver dans ce livre des richesses tout à fait inattendues, et c’est ce que j’ai essayé de faire lors d’une présentation de l’album en séminaire à Grenoble il y a une bonne semaine. Ce billet  a pour but de donner corps à mes réflexions sur cet album  de Joseph Vernot.

La Clé d’or, un conte ouvert

La Clé d’or est le dernier conte du recueil des Kinder- und Hausmärchen des Grimm, qui en conte 200 (auxquels il faut ajouter 10 légendes enfantines, et 28 contes retranchés de l’édition finale du vivant des Grimm, qui date de 1857 : voir l’édition José Corti établie par Natacha Rimasson-Fertin en 2009). C’est un conte tout à fait singulier, dont la lecture est très déceptive, puisqu’il raconte l’histoire d’un jeune homme qui part chercher du bois dans la forêt en plein hiver, et qui trouve une clé d’or, puis un coffret de fer, et qui ouvre ce dernier avec la clé… et l’histoire s’arrête là (trad. N. Rimasson-Fertin, t. 2, p. 473) :

et il nous faut attendre qu’il finisse d’ouvrir la serrure et qu’il soulève le couvercle pour savoir quelles merveilles étaient contenues dans le coffret.

Le conte se termine donc sur ce motif d’un jeune homme ouvrant un coffret mystérieux, dont on ne connaîtra rien du contenu. Bien évidemment, les frères Grimm n’ont pas placé ce conte en fin de recueil par hasard : c’est un conte ouvert, qui permet de mettre en avant de manière symbolique le fait que c’est au lecteur de trouver les richesses du recueil qu’il vient de terminer, de la même manière que c’est au jeune homme de La Clé d’or de trouver dans le coffret des richesses dont rien n’est dit dans la lettre du récit. Comme le dit Christiane Connan-Pintado dans un article présentant l’ouvrage, ce conte “ouvre à l’infini le territoire imaginaire des contes”, et met en avant d’une part le fait que le recueil des Grimm ne sera en quelque sorte jamais terminé tellement le domaine des contes est infini, d’autre part le fait que la lecture des contes du recueil est en elle-même un exercice interminable.

Il est très rare que ce conte en particulier soit illustré. D’une part parce que c’est un texte très court (une demi-page dans l’édition Corti), et d’autre part parce qu’il ne reprend pas du tout la structure habituelle du conte de fées telle que les gens la connaissent et que les narratologues l’ont étudiée, à savoir une situation initiale, un élément perturbateur, etc., jusqu’à la situation finale, ce qui fait qu’il est peu connu et ne correspond pas au “canon” des contes de fées. Il s’agit plus d’un texte poétique que d’un récit à proprement parler, dans la mesure où le récit semble incomplet, et l’est d’une certaine manière bien sûr, de manière volontaire. Joseph Vernot a donc le mérite de se confronter à un texte difficile à illustrer, qui ne comprend pas de “moment narratif” fort comme peut l’être la rencontre du Petit Chaperon rouge et du loup, ou l’invitation du Prince grenouille à la table royale. C’est par ailleurs un texte très peu illustré, qui ne connait pour ainsi dire presque aucune fortune iconographique : l’illustrateur se voit donc obligé, cas rarissime dans l’histoire de l’illustration des contes, de créer presque à partir de rien. Sauf le texte, bien évidemment.

C’est donc un texte très ténu, plein de “trous” ou de non-dits, notamment du fait de l’ellipse finale qui s’avère très décevante quand on s’attend à lire un conte qui a une “vraie fin”. C’est pourtant parce que ce texte est très ouvert que l’illustrateur va arriver à y mettre sa patte, qu’il va pouvoir le réinventer… en convergence, peut-être inconsciente, avec les enjeux écologiques contemporains.

La relecture écosensible d’un conte romantique

Dès la première double page de l’album, on a affaire à quelque chose d’étrange. La scène principale, qui représente le “pauvre garçon” en train de se préparer à sortir pour aller chercher du bois, est représentée en silhouettes : le personnage principal, aussi bien que les détails de la pièce qu’il occupe – cruche, marmite, balais – sont représentés avec de simples aplats noirs, de couleur, ou avec le blanc de réserve de la page. Même l’espace extérieur qu’on aperçoit à travers la fenêtre est représenté en aplats : le blanc de la neige, les silhouettes noires de la végétation, le fond du ciel en ocre clair constellé des taches blanches des flocons qui tombent. Or, un détail de ce “décor” tranche stylistiquement avec le reste. Une souris nous observe, installée sur une corde qui se situe dans la partie supérieure de l’image. Et cette corde va étrangement au-delà de l’espace dévolu à l’image, puisqu’elle vient, hors-cadre, finir sa courbe dans l’espace de la page de gauche dévolue au texte. Par rapport au personnage du garçon, la souris comme la corde sont de tailles gigantesques : on comprend que les deux motifs sont situés dans un premier plan qui précède de loin celui de la scène de laçage des chaussures. Et ils sont représentés dans un style hachuré qui fait la part belle au détail naturaliste des poils de la souris ou des fibres de la corde, très éloigné des silhouettes de la scène principale.

La première fois que j’ai vu cette image, j’ai eu l’impression d’une maladresse dans la composition de l’image, due à la bizarrerie spatiale de ce brusque passage d’un premier plan dessiné “sous le nez” du spectateur, à une scène plus éloignée, plus conforme à cet espace-temps narratif auquel tout un chacun est habitué quand il s’agit d’illustration, avec un personnage représenté en pied comme sur une scène de théâtre. Mais il ne s’agit pas d’une maladresse, dans la mesure où ce décrochement spatial – et stylistique – se poursuit dans les doubles pages suivantes.

Dans une très belle double page, on voit le jeune homme s’acheminer vers la forêt en tirant la luge qui lui permettra de ramener du bois (luge dont le texte des Grimm ne parle pas du tout, et qui constitue donc une invention de l’illustrateur). Encore une fois, tout est représenté en silhouettes, les humains comme le paysage urbain à l’arrière-plan. Sauf le tout premier plan, où l’on voit cette fois-ci un corbeau contempler, voire commenter la scène, perché sur un poteau de bois. Toujours dans un style visuel qui n’a rien à voir avec celui des silhouettes réservé au fil narratif principal du conte.

Cette formule est répétée de manière quasi systématique à l’échelle du livre : à chaque fois, tout se passe comme si l’on avait deux “plans”, deux réalités non vraiment irréconciliables, mais qui semblent se côtoyer sans vraiment se rencontrer l’une l’autre. Une réalité anthropique, qui suit le fil narratif du texte des Grimm, représentée en silhouettes, et une autre, qui fait du “décor” un élément principal du récit iconique, ou du moins considérablement mis en avant par deux artifices visuels : la représentation en modelé d’une part, au premier plan d’autre part. Bien sûr, les deux s’entremêlent parfois, et l’on voit des arbres et des animaux en silhouettes, aussi bien qu’un cadre de fenêtre dont on voit les nervures du bois : la formule n’est pas si systématique qu’elle se lirait de manière explicite. Mais le fait est que, de manière générale, les motifs de nature sauvage tendent à prendre le pas sur ceux du fil narratif principal. Ceci est particulièrement vrai de la scène où le jeune garçon trouve la clé d’or, qui se trouve comme coincée, visuellement, au milieu d’une bataille de corbeaux, histoire animale qui semble presque occulter l’histoire principale. Ou de la scène où le jeune homme plonge le coffre dans l’eau, trouvaille narrative de l’illustrateur qui invente ainsi, en sus du texte des Grimm qui ne mentionne rien de tel, un procédé pour arriver à trouver l’emplacement de la serrure minuscule.

Que ce soit au moment où le jeune homme s’apprête à faire entrer le coffre dans la rivière, ou à celui où la serrure, plongée dans l’eau, laisse échapper les bulles qui permettront au garçon de la déceler, on trouve des animaux spectateurs : des oiseaux de rivière (héron cendré, grues, poules d’eau…) d’abord, des poissons ensuite.

Jusqu’à la scène finale, où l’on voit, de dos, le jeune homme en train d’ouvrir le couvercle, cachant ainsi par son corps le contenu de ce qu’il voit à notre regard, alors qu’un cerf, à l’inverse, se montre à notre regard au premier plan.

Une grande partie de l’album se joue donc dans les regards. Incessamment, des animaux observent les scènes du conte se profiler devant leurs yeux. Mais jamais le jeune homme ne les regarde, ne les remarque, n’interagit avec eux. Comme s’il était aveugle à la nature qui l’environnait, obsédé par son but : trouver du bois d’abord, ouvrir la boite ensuite. Dans ce conte réarrangé par Joseph Vernot, ce sont les animaux les regardeurs, et les hommes les regardés : comme dans la nature, dans la mesure où lors d’une balade ou d’une randonnée en forêt, les animaux nous perçoivent la plupart du temps beaucoup plus souvent que nous ne les percevons.

Surtout, on comprend en fin d’album que s’il s’agit de découvrir des merveilles au fond du coffre… il s’agit peut-être simplement d’ouvrir nos yeux et de commencer à regarder les merveilles de la nature – oiseaux, mammifères et poissons, mais aussi arbres dont les écorces finement nervurées constituent autant de pièges graphiques pour les yeux. Si le jeune homme ne porte jamais d’attention aux animaux qui l’entourent, c’est sans doute parce que son regard reste enkysté dans une perspective anthropocentrée, et qu’il ne conçoit pas que le coffre puisse contenir des merveilles autres que des “trésors” tels que bijoux, or ou argent. C’est aussi sans doute l’une des raisons pour lesquelles le monde dans lequel le jeune homme se déplace est si bidimensionnel, uniquement constitué d’aplats de couleurs, de noir ou de blanc : avant d’avoir ouvert le coffre, impossible pour lui de distinguer cette “troisième dimension”, toute en modelés hachurés, constituée par l’écorce des arbres, ou le pelage, le plumage ou la texture écailleuse des animaux.

Tout se passe donc comme si l’album se voulait un révélateur de la nature environnante, celle qui nous est toute proche et que pourtant nous persistons à ne pas voir. Il ne s’agit ni plus du moins, dans l’objet livre, que d’incarner la puissance allégorique du coffre à merveilles raconté dans le récit des Grimm. En témoigne la minuscule serrure représentée en 4e de couverture, qui fait du livre lui-même le coffre dont il s’agit dans l’histoire. Après avoir lu l’album, nous avons pu constater la merveille visuelle des animaux et végétaux, parce qu’elle nous a été présentée par l’illustrateur au premier plan, sous une forme graphique faisant contraste avec les silhouettes du récit, et prenant même le plus souvent la vedette à l’illustration “principale”.

L’album de Joseph Vernot, donc, fonctionne comme un révélateur de conscience sensible des merveilles de la nature. C’est une interprétation écosensible de ce vieux conte écrit par deux écrivains de l’époque romantique, qui est en phase avec les enjeux écologiques de son temps, le 21e siècle, où la nature tend à disparaître du fait de l’anthropisation du monde. Arthur Rackham n’est bien sûr pas loin, dans la mesure où lui aussi était amateur de silhouettes, et représentait des corbeaux au plumage graphiquement merveilleux. Mais les décrochages spatiaux, et la renarration iconotextuelle mettant en exergue des éléments de “décor” en lieu et place des motifs principaux, n’appartiennent qu’à Joseph Vernot. Au-delà de l’hommage stylistique et formel au grand maître de l’illustration anglaise, il y a donc clairement une réinvention, un retournement de point de vue, qui résonne pleinement avec les enjeux philosophiques du 21e siècle, tels qu’ils ont été décrits par Philippe Descola, Vinciane Despret ou Baptiste Morizot : l’animal, ou le monde vivant en général, ne peut plus être considéré comme l'”élément de décor” d’un récit anthropocentré, mais constitue donc bien le “fond” de l’histoire. Ce récit iconotextuel – ou si l’on veut être précis, cette iconotextualisation d’un récit textuel, qui vient créer une oeuvre seconde à partir du matériau de l’oeuvre première – invite à une révolution anthropologique du regard.

Le “message” de cette réinterprétation contemporaine d’un vieux conte romantique, fort parce qu’implicite, et parce qu’il tient tout entier dans le non-dit d’une série d’images à interpréter, pourrait être résumé ainsi : les véritables merveilles du monde ne se situent pas au fond d’un coffre aux trésors, mais dans la nature autour de soi. Et si l’on ouvre les yeux grâce à cette histoire, l’on saura peut-être mieux les voir en dehors : grâce à la médiation de cet objet artefactuel qu’est le livre, on peut paradoxalement mieux orienter notre regard vers les merveilles de la nature sauvage. Notre regard sur la nature est conditionné par les objets culturels.

On pourrait estimer que ce “message” est fort éloigné de celui des Grimm, qui écrivaient, après tout, dans le contexte de l’époque Biedermeier, et qui ont passé une bonne partie de leur vie à rendre acceptables des récits “populaires” pour le public qui était le leur : des familles bourgeoises, lettrées et urbanisées. Pourtant, cette poétique sauvage du conte n’est pas si éloignée de l’idéal romantique de “poésie de nature” que les deux philologues allemands appelaient de leurs voeux. Dans une lettre à Bettina von Arnim, Wilhelm Grimm lui adresse en 1843 son livre de contes qu’il conçoit comme une fleur simple et sauvage, “innocente”, très éloignée de celles qu’on cultive dans les jardins (édition Corti des KHM, t. 1, p. 471).

Ce que je vous apporte là n’est ni une de ces somptueuses plantes que l’on cultive ici au jardin zoologique, ni des poissons rouges venant de cette eau sombre que surplombe la statue souriante d’une divinité grecque. Mais pourquoi ne devrais-je pas vous offrir une nouvelle fois ces fleurs innocentes qui renaissent sans cesse et jaillissent de terre, toujours aussi fraîches ? Car de mes propres yeux, je vous ai vue vous arrêter devant une simple fleur et plonger dans son calice un regard plein de cette joie qui est celle de la première jeunesse.

Le procédé graphique de la silhouette a cela de vertueux qu’il met en valeur la simplicité descriptive des contes, et qu’il fournit visuellement l’espace plan et indéterminé permettant la projection des désirs avec lequel le genre littéraire des contes est familier. Sous le crayon de Joseph Vernot, il permet par ailleurs de mettre en valeur, par contraste avec le caractère plat du monde des hommes, la splendeur graphique du plumage d’un rapace volant au-dessus d’une forêt à la tombée du jour. Et de redonner ainsi une nouvelle jeunesse à notre regard sur le monde, tout comme l’illustrateur redonne une nouvelle jeunesse à ce conte vieux de presque deux siècles.

Bibliographie

  • Jacob et Wilhelm Grimm, Contes pour les enfants et la maison, éd. et trad. Natacha Rimasson-Fertin, Paris, José Corti, 2000.
  • Jacob et Wilhelm Grimm, La Clé d’or, ill. Joseph Vernot, trad. Raphaël Baud, Brésilley, Chocolat ! jeunesse, 2016.
  • Christiane Connan-Pintado, “Los Cuentos de los Grimm en Francia en el siglo XXI: cuando el cuento se convierte en álbum”, Ondine / Ondina, no 7, 2021. En ligne (article en français) : https://doi.org/10.26754/ojs_ondina/ond.202176153

Je remercie Joseph Vernot ainsi que ses éditeurs de m’avoir donné l’autorisation de reproduction de plusieurs des doubles pages de l’album.

 

 

 

 

Intervention à Grenoble

Après Besançon au mois de février, Grenoble au mois d’avril.

Natacha Rimasson-Fertin m’invite à prononcer mardi prochain une conférence dans le séminaire qu’elle co-anime à l’ILCEA4 de l’université de Grenoble, consacré aux littératures de jeunesse de tous les pays. La séance sera double, puisque je la partage avec Charlotte Michaux qui viendra faire l’analyse écoféministe d’un album en particulier, La Petite Rouge Courroux, de Raphaële Frier et Victoria Dorche.

De mon côté, je viendrai bien sûr présenter mon livre Le Conte et la Silhouette (PUR, 2024), particulièrement le premier chapitre consacré à Lotte Reiniger et Michel Ocelot. Mais j’essaierai de toucher deux mots de quelques albums contemporains de contes illustrés en silhouettes : le Hansel et Gretel de Lorenzo Mattotti (Gallimard, 2009), le Chaperon rouge d’Emmanuel Fornage (Circonflexe, 2014), et La Clé d’or de Joseph Vernot (Chocolat !, 2016). Je toucherai d’ailleurs deux mots de ce dernier album, je pense, dans peu de temps sur ce blog.

Plus de renseignements sur la séance ici.

Dans la bibliothèque de Catherine Velay-Vallantin

J’ai récemment été invité à présenter mon livre sur Le Conte et la Silhouette, paru l’année dernière aux Presses universitaires de Rennes, au séminaire de recherche en littérature de jeunesse du laboratoire Elliadd, à l’université de Franche-Comté (qui devient cette année l’université Marie et Louis Pasteur). Invité par Julia Peslier et Élodie Bouygues à parler le jeudi 13 février devant un public d’étudiants de différents niveaux, allant de la L2 au doctorat, j’ai par ailleurs eu la chance de pouvoir prendre connaissance d’un fonds documentaire exceptionnel…

J’ai déjà écrit sur ce carnet à quel point le décès de Catherine Velay-Vallantin m’avait marqué. Historienne du conte, elle avait travaillé dès les années 1970 sur cet objet littéraire hybride et fuyant, qui circule aussi bien de manière orale qu’écrite, dans les salons les plus lettrés comme dans les maisons paysannes, et qui est le reflet de l’évolution des sociétés aussi bien que des préoccupations individuelles. Catherine Velay-Vallantin n’ayant pas d’héritiers directs ou indirects, son exécutrice testamentaire est son amie et collègue Annick Louis, comparatiste et enseignante-chercheuse à l’université de Franche-Comté. C’est elle qui a dû, notamment, décider du destin de la bibliothèque de Catherine Velay-Vallantin, nécessairement conséquente compte tenu d’une vie de travail sur les contes et traditions populaires.

Catherine Velay-Vallantin chez elle, avec son essai sur Fortunatus (2023) dans les mains. Source : Le Monde / archive familiale.

Catherine Velay voulant que ses archives aillent à l’EHESS, l’institution où elle a travaillé toute sa vie, c’est cette dernière qui est venue se servir en premier dans son legs : le fonds documentaire de Catherine les intéressait pour son œuvre propre, mais aussi parce que son père, Louis Velay, avait été en son temps une des chevilles ouvrières de l’EHESS, ce qui a permis de compléter un premier fonds d’archives existant à son sujet. Puis la BNF est intervenue, et a pu faire son choix et emporter quelque 80 ouvrages, et objets. En dialoguant avec Julia Peslier, responsable du parcours Littérature de Jeunesse du master Lettres à Besançon et codirectrice du séminaire de recherche « Littérature de jeunesse » avec Élodie Bouygues, l’idée s’est immédiatement formée d’accueillir la partie de sa bibliothèque patiemment bâtie sur le répertoire des contes, des abécédaires et autres Nursery Rhymes, des formes culturelles et littéraires autour de la jeunesse. Le terrain est idéal : constituer ce fonds Catherine Velay-Vallantin à Besançon, c’est l’adosser tout autant à la formation du master qu’aux programmes de recherche des deux laboratoires Elliadd et CRIT associés pour l’occasion, programmes portant sur la littérature jeunesse, sa genèse et sa réception, ainsi que sur la littérature anglophone, sur l’histoire culturelle et artistique. Elliadd est le lieu d’accueil physique du fonds en cette phase de recension des ressources.

Les cartons du fonds Catherine Velay-Vallantin dans les bureaux du centre Jacques-Petit, à Besançon (février 2024). Photo : F. Fièvre.

Depuis, ce sont une quarantaine de cartons qui sont arrivés au Centre Jacques-Petit, à la faculté des lettres de Besançon : le recensement des ressources (qui n’est pas encore un catalogage) a commencé sous la responsabilité de Julia Peslier et d’Annick Louis, avec l’aide d’Alice Joly, doctorante, et de Thomas Dandin, archiviste. D’autres envois suivront…

Seule une petite dizaine de colis environ a pu être traitée au moment où j’écris ces lignes, et liberté m’a été donnée de voir (trop rapidement) leur contenu. On y trouve :

  • des livres, beaucoup de livres,

  • des numéros de revues scientifiques,

  • des tirés à part,

  • de la documentation personnelle (photocopies d’articles, voire de sources),

  • des catalogues de libraires d’ancien,

  • la liseuse de la chercheuse,

  • différents objets de décoration ou ayant trait de près ou de loin aux intérêts de Catherine (le cirque, le conte, les marionnettes…) : boules à neige à l’effigie du Petit Chaperon rouge, marionnettes de théâtre d’ombre Karagoz, thaumatrope et jeux d’optique, et même des lames de rasoir « Barbe bleue » !

C’est un fonds extrêmement riche, qui peut être exploité de différentes manières.

La première consiste à comprendre l’itinéraire intellectuel de la chercheuse : quels sont ses centres d’intérêt, mais aussi ses lectures, et son réseau de connaissances. On sait par exemple qu’elle a travaillé avec Claude Brémond, mais quand on constate la présence dans sa bibliothèque de tirés à part adressés à Claude Brémond, on se demande si la chercheuse n’a pas récupéré ces derniers au décès de celui-ci, ou si le chercheur spécialiste du conte ne lui a pas donné de son vivant certains documents pour ses recherches… On constate également une forte présence de l’édition académique anglo-saxonne sur le conte, envoyée parfois par leurs auteurs et autrices à Catherine : Jack Zipes, notamment, lui a régulièrement envoyé ses livres, ce qui permet de documenter une amitié au long cours. Le fait aussi d’avoir les exemplaires annotés par Catherine des catalogues de vente de libraires permet de reconstituer ses centres d’intérêt : la chercheuse allait régulièrement dénicher la « perle rare », et possédait un nombre non négligeable de livres de colportage ou d’albums pour enfants, qui lui permettaient de reconstituer l’itinéraire éditorial des contes.

Une deuxième manière pourrait consister, tout simplement, en un fonds documentaire protéiforme mais conséquent permettant d’alimenter localement, à Besançon, la recherche de doctorants ou d’enseignants-chercheurs dans les domaines suivants : histoire du conte, histoire du livre, histoire des traditions populaires, histoire des marionnettes, histoire du cirque, anthropologie de la France, histoire du monde rural, et sans doute d’autres domaines qui m’échappent pour le moment. Les livres de Catherine sont parfois tout à fait « classiques » ou communs, déjà présents dans la plupart des BU de France métropolitaine (par ex. le catalogue de la BNF sur les contes de fées, sous la dir. d’Olivier Piffault), mais parfois beaucoup plus pointus et difficiles à trouver : ainsi du livre Folklore and Fakelore du folkloriste américain Richard Dorson (1976), qui ne se trouve d’après le Sudoc qu’à la médiathèque du Quai Branly…

Une troisième manière pourrait consister, peut-être, à « continuer » l’œuvre de Catherine. Nécessairement de manière autre que ce qu’elle aurait fait, étant donné qu’elle avait son point de vue singulier, que personne d’autre ne pourra retrouver. Mais ses méthodes, sa démarche, qui consistaient à lier étude historique et investigation anthropologique, croisement de traditions littéraires populaires et savantes, et tentatives de reconstitution de croyances populaires, peuvent être continuées. Avec moins d’érudition, un « angle » plus centré sur les images et le 19e siècle, je pense néanmoins partager les mêmes méthodes que Catherine, qui pensait la circulation des contes de manière décentralisée et non hiérarchique, et tentait de faire dépasser le conte des frontières disciplinaires dans lesquelles il reste encore très souvent confiné : il ne serait « que » littérature, ou « que » folklore. Et je ne suis pas le seul : Patricia Lojkine, dans ses Contes en réseaux (2013), est d’un certain point de vue également l’héritière de L’Histoire des contes de Catherine Velay (1992), même si elle ne pense pas les choses avec le même vocabulaire théorique. Toute la documentation est en tout cas là pour continuer son œuvre, en prenant sans doute d’autres sentiers mais avec un « camp de base » bibliographique similaire, et déjà en grande partie constitué. Ne manque plus que le temps pour s’y atteler… et surtout, l’espoir que ce fonds soit pérennisé à Besançon, et idéalement mis en relation avec les autres parties de la bibliothèque acquises par la BNF et l’EHESS.

En conclusion, je ne résiste pas au plaisir de partager une trouvaille, en rapport avec les « silhouettes » qui m’ont récemment beaucoup occupé : la photocopie intégrale d’un album de partitions de 1910, La Barbe bleue, conte chanté, en rapport avec un spectacle d’ombres donné au cabaret des Quat-z-Arts au tout début du 20e siècle. Ces albums de partitions, dont la mode a été lancée par le Chat noir avec des illustrateurs aussi reconnus aujourd’hui qu’Henri Rivière ou Caran d’Ache, sont parfois les seules traces des spectacles populaires dont ils constituaient le souvenir, et ne sont pas toujours faciles à trouver. L’original de ces photocopies est censé se trouver au musée historique de Lyon (désormais centre de documentation de Gadagne) et le CCFR m’indique qu’un autre exemplaire se trouve à la BNF.

Ce qui m’intéresse, bien sûr, c’est que ces partitions sont illustrées, probablement de lithographies (il est difficile d’en juger à partir de photocopies noir et blanc), mettant en scène des silhouettes sur un décor peint (en couleurs ?). Cet album illustré par Maurice de Lambert constitue un autre exemple de conte illustré en silhouettes, qui vient s’ajouter à ceux évoqués dans mon livre dus au crayon de Lucien Métivet. Il vient d’une certaine manière confirmer ma thèse : on ne trouverait des contes illustrés en silhouette qu’à partir du 20e siècle, et les exemples plus anciens restent exceptionnels.

Je remercie vivement Julia Peslier de m’avoir donné l’opportunité de consulter une infime partie de ce fonds, et Alice Joly de m’avoir accompagné pour ce faire.

L’ensemble de ce billet a été relu par Julia Peslier et Annick Louis. Cette dernière, en tant qu’exécutrice testamentaire et responsable de son legs intellectuel, a beaucoup travaillé sur le fonds d’archives de Catherine Velay-Vallantin, et reste la personne principale à contacter concernant ce fonds.

Alemagna et les Grimm

Je me permets de signaler la parution d’un dossier très intéressant sur l’illustratrice Beatrice Alemagna, dans le dernier numéro (337) de la Revue des livres pour enfants. Ce dossier comprend plusieurs interviews de l’artiste ou de ses éditrices, mais aussi quelques analyses de ses albums les plus remarquables. J’y donne un article, intitulé “Dire adieu aux Grimm”, qui s’intéresse à son album Adieu Blanche Neige paru aux éditions La Partie.

Dans cet album, issu au départ d’une série de peintures où Beatrice Alemagna n’avait travaillé qu’avec le souvenir du conte et pas avec le conte lui-même, l’illustratrice retravaille considérablement le texte des Grimm, pour en donner une version très personnelle. La narration adopte le point de vue de la belle-mère, et les images sont très sombres et tourmentées, aussi éloignées que possible de la vision édulcorée qu’on pourrait avoir du conte des frères Grimm si l’on se souvient du long-métrage de Walt Disney (1937).

Un grand merci encore à l’équipe du CNLJ de m’avoir permis d’explorer le très saisissant travail de Beatrice Alemagna.

 

De grandes dents

Vient de paraître aux éditions La Découverte, dans la collection “Zones”, un très stimulant essai de Lucile Novat, intitulé De grandes dents. Enquête sur un petit malentendu. La thèse : le personnage du loup dans Le Petit Chaperon rouge ne serait pas le miroir d’agresseurs sexuels croisés au fond des bois, comme y inviterait une lecture hâtive de la morale de Perrault, mais celui d’agresseurs sexuels croisés au sein même du foyer. En d’autres termes, le loup séducteur ne viendrait pas d’ailleurs, mais serait un membre de la famille, et le plus dangereux ne serait pas de croiser des loups dans la forêt, mais d’entrer dans le lit de sa grand-mère – le loup déguisé en grand-mère n’étant qu’un masque pour dire, à l’inverse, que derrière la figure familière de la grand-mère (et derrière elle du père, de l’oncle, etc.) se cache un loup.

L’une des grandes qualités de cet essai est sa capacité à remuer les certitudes, et notamment à briser le tabou des violences sexuelles faites aux enfants : c’est sans doute un livre sur la pédophilie et l’inceste, au moins autant (davantage ?) qu’un livre sur Le Petit Chaperon rouge. La relecture des textes de Perrault et des frères Grimm est passionnante, et assez rigoureuse dans la manière qu’elle a de relever les détails textuels et d’en faire jaillir les impensés lexicaux, psychologiques, symboliques… Lucile Novat, enseignante de lettres dans le secondaire, n’a incontestablement pas oublié ses cours d’analyse textuelle.

Il est plaisant également de voir Bruno Bettelheim se faire tailler un costard : trop souvent sa Psychanalyse des contes de fées est prise pour une série de démonstrations scientifiques devant faire référence dans l’analyse symbolique des contes de fées, là où elle est en réalité avant tout le reflet des obsessions et des habitus sociaux de son auteur – Jack Zipes l’avait déjà critiqué en ce sens, et la liste des “erreurs” et des biais d’interprétation du psychanalyste est conséquente. Lucile Novat, de manière convaincante, ajoute un item à la liste : il n’est pas (plus) possible de considérer le petit chaperon rouge comme une jeune fille qui serait soit idiote, soit désireuse d’être séduite. Lucile Novat rappelle de manière pertinente que quand on est enfant, on n’est pas “désireux d’être séduit”, et qu’il s’agit là d’un fantasme adulte qui a toute sa légitimité quand on est adulte, mais qui l’est un peu moins si l’on considère le récit comme un conte pour enfants. Aussi, si le petit chaperon rouge n’esquisse aucun mouvement de fuite une fois entré dans le lit, ce n’est pas parce qu’il est consentant, mais qu’il est pétrifié de peur – dans le processus de viol, on appelle ça la sidération.

Je ne vais pas raconter tout le livre. Il se lit très bien, un peu comme une enquête. C’est aussi un livre très personnel : l’autrice y fait de très longues notes d’auto-analyse familiale – sa mère a visiblement subi des violences sexuelles dans son enfance –, et le ton est très léger, malgré le sujet qui ne l’est pas.  Enfin, ce n’est pas vraiment le ton qui est léger, c’est la manière de raconter les choses : de constantes allées et venues entre l’analyse littéraire et l’enquête sur la problématique contemporaine de la pédophilie, avec des adresses au lecteur, un registre très direct, de nombreuses références à la culture populaire (David Lynch, Tex Avery) aussi bien qu’à la culture plus classique (le mythe de Saturne dévorant ses enfants). 

Le point le plus convaincant selon moi est la mise en évidence du fait que le danger, le vrai danger, ne se trouve pas à l’extérieur mais à l’intérieur : non dans la forêt, mais dans la maison de la grand-mère. C’est vrai qu’on ne comprend pas, si le loup veut dévorer le petit chaperon rouge, pourquoi il ne le fait pas dans la forêt. Ce faisant, Lucile Novat s’empare de ce qui fait l’une des spécificités des contes de fées, à savoir ses failles narratives. Ce n’est pas moi qui ai inventé cette idée, c’est (à ma connaissance) Jean-Marie Apostolidès, dans un article de 1991 à propos de Barbe Bleue. Pourquoi au juste Barbe bleue laisse-t-il le temps à sa femme de prier avant de la tuer ? Et qu’est-ce que la soeur Anne fait au juste dans le château ? Et au fait, si c’est la curiosité qui a tué l’épouse de Barbe Bleue, qu’est-ce qui a tué sa première épouse, puisqu’il n’y avait pas alors de cabinet interdit ? Le critique, inévitablement, essaye de combler les failles (c’est aussi ce qu’essaye de faire Pierre-Emmanuel Moog dans son dernier livre Dans la fabrique des contes de Perrault, j’en reparlerai sans doute une autre fois). Et c’est ce que fait Lucile Novat : essayer de reconstituer un puzzle dont il manque des pièces. Quitte parfois à inventer des motifs – au double sens du mot “motif” : petit élément au sein d’un grand ensemble, et intention, mobile des personnages (qu’avait en tête le chasseur exactement, pour ne pas tuer le loup ?), voire des auteurs (contre quel type de séducteur, au juste, Perrault écrit-il son conte d’avertissement ?).

Mais alors, si Lucile Novat invente des choses, c’est forcément qu’elle affabule, que ce qu’elle dit est faux ? Oui, elle affabule, et elle le reconnaît elle-même. Elle bâtit une autre histoire que celle que l’on connaît. Est-ce à dire pourtant qu’elle dit faux ? Non, dans la mesure où son histoire correspond à une vraie question d’aujourd’hui, tout à fait légitime et bienvenue, et que j’emprunte dans sa formulation à Alice Brière-Haquet, dans un billet posté à propos de ce livre sur Facebook : qui sont les loups pour les enfants aujourd’hui ?

En somme, si l’on croit trouver dans le livre de Lucile Novat la vraie interprétation du conte de Perrault, qui détrône toutes les autres, et qui caractériserait l’intention consciente ou inconsciente de l’académicien quand il a écrit ce récit en 1795, on en fera je pense une mauvaise lecture. Il faut y voir une interprétation d’aujourd’hui, d’autant plus légitime qu’elle aborde un sujet important dans notre société, et d’autant plus intéressante qu’elle est rigoureusement menée, informée, et qu’elle n’essaye jamais de tordre le texte : seulement de compléter ses zones d’ombre. Si le conte du Petit Chaperon rouge nous parle aujourd’hui, ce n’est pas seulement parce qu’il serait merveilleusement écrit, et qu’il s’agirait d’un bijou à ranger parmi les trésors de la littérature patrimoniale, mais aussi et surtout parce qu’il peut être interprété de cette manière. La vérité d’un texte se trouve aussi dans sa réception.

Un seul bémol, peut-être : je trouve parfois étrange le fait d’analyser un texte à partir d’un autre, ici de compléter les failles de la version de Perrault avec des détails de la version des Grimm. Cela peut même sembler au premier abord une erreur méthodologique : on a parfois l’impression que Lucile Novat n’analyse ni vraiment le conte de Perrault, ni celui des frères Grimm, ni celui des versions populaires qu’étudie Yvonne Verdier, mais un mélange de toutes ces versions, ou même une sorte de “non-version” qui planerait au-dessus de toutes ces incarnations textuelles. Or ce “conte idéal” n’existe pas, et il n’y a à se mettre sous la dent que des textes singuliers. L’autrice semble toutefois consciente de ce problème, dans la mesure où elle explique de manière satisfaisante les glissements entre une version et une autre, et donc reconnaît la singularité des différents textes utilisés – les frères Grimm auraient en quelque sorte transformé la morale un peu trop explicite de Perrault quand ils ont ajouté l’épisode du chasseur.

“Je ne crois pas que les frères Grimm aient décidé de torcher leur récit avec une fin plus gaie que leur confrère Perrault. Je ne crois pas non plus qu’ils se moquent de la moralité. Mais peut-être ont-ils conscience des méprises qu’entrainent ces leçons faussement explicites et, pour les contrer, ont-ils pris le parti de nous laisser tout décoder nous-mêmes. Il va falloir écouter jusqu’au bout, interpréter jusqu’au bout.” (p. 103)

Je ne peux qu’abonder dans ce sens, à deux détails près. D’abord, il ne me paraît pas contradictoire que les frères Grimm aient pu vouloir à la fois une fin plus optimiste, qui concorde avec l’horizon d’attente de leur lectorat de familles bourgeoises Biedermeier, et moins explicitement moralisante, ce qui concorde avec l’inscription de leur projet littéraire dans une poétique romantique du fragment opaque aux interprétations multiples. Les Grimm ont donc tout à fait pu vouloir une fin plus gaie, sans que cela enlève rien aux interprétations de Lucile Novat de cette nouvelle fin qu’ils ajoutent à la version de Perrault – le chasseur qui ne tue pas la bête parce qu’il ne veut pas incriminer le prédateur, la jeune fille qui transmet au bourreau ses pierres de scrupule pour s’en décharger. Ensuite, il faut bien comprendre qu’interpréter n’est pas décoder. Décoder suppose de déchiffrer un code intentionnellement (ou non, mais l’idée d’un codage inintentionnel est très discutable) donné avec le message par son auteur. Or, ici rien ne dit que les Grimm aient eu ces idées en tête : il n’y a donc rien à décoder – ni du reste à déchiffrer, ou à décrypter. En revanche, interpréter, oui, c’est possible, dans la mesure où il s’agit d’une appropriation du message par son destinataire. Ici, le destinataire : nous, Lucile Novat, les enfants d’aujourd’hui. Il n’y a pas de “clé des contes”, ou plutôt, cette clé, c’est nous, et toute interprétation est possible, tant qu’elle ne prétend pas restituer “la vérité d’origine” du conte en toutes ses versions, et qu’elle ne tord pas la réalité pour la faire coïncider avec une théorie. Sans doute n’y a-t-il donc pas en réalité de “malentendu” concernant le conte de Perrault. Mais un tabou à briser, et des libertés à prendre avec les textes patrimoniaux – et plus encore, peut-être, avec les textes-écrans qui nous en voilent la réalité textuelle, pour reprendre le terme de Pierre Bayard – afin que ce conte puisse aider à libérer la parole, et à remettre les questions vives à l’agenda politique.

Bibliographie

  • Lucile Novat, De grandes dents. Enquête sur un petit malentendu, Paris, La Découverte, coll. “Zones”, 2024.
  • Jean-Marie Apostolidès, “Des choses cachées dans le château de Barbe Bleue”, Merveilles et contes, vol. 5, n. 2, 1991, p. 179-199.
  • Pierre Bayard, Comment parler des livres que l’on n’a pas lus ?, Paris, Minuit, 2007.
  • Jack Zipes, « Use and abuse of folk and fairy tales with children », in Breaking the Magic Spell. Radical Theories of Folk and Fairy Tales, The University Press of Kentucky, 2002 (1979).

 

Conte et consentement

Jennifer Tamas, enseignante en littérature française à la Rutgers University (New Jersey), a connu un succès certain l’année dernière avec son livre Au Non des femmes. Libérer nos classiques du regard masculin, au point que son essai vient de se voir publié en édition de poche. L’approche de Jennifer Tamas s’ancre dans une pédagogie auprès d’un public d’étudiants sensibles aux questions de genre, et de société en général, et en tant qu’enseignante elle a été sensible au fait de pouvoir interroger la littérature dite « classique » à l’aune des questions sociales qui agitent aujourd’hui les sociétés occidentales. Aussi s’est-elle confrontée au dossier, conséquent et épineux, du consentement sexuel dans la littérature, ce qui constitue après #metoo un angle d’attaque brûlant d’actualité. Elle s’intéresse dans ce livre essentiellement à la littérature française des XVIIe et XVIIIe siècles, qui constitue pour certains critiques le socle d’une « galanterie à la française » qu’aucune approche venue d’outre-Atlantique ne saurait remettre en cause. À contrario de cette approche traditionnelle des rapports amoureux, Jennifer Tamas veut enregistrer dans cette littérature un certain nombre de refus féminins, qui sont la preuve d’autant d’actes d’émancipation des femmes : les personnages féminins, par leur « non » proféré aux demandes masculines, y prennent leurs distances par rapport à un modèle patriarcal qui veut que la femme soit ne dit jamais non, soit quand elle veut dire non veut dire oui, soit encore, de manière sans doute encore plus fréquente, n’a pas son mot à dire sur l’usage qui peut être fait de son propre corps. La chercheuse y interroge sous ce rapport le personnage d’Andromaque mis en scène par Racine, celui de Merteuil dans Les Liaisons dangereuses de Choderlos de Laclos, ou encore la fameuse princesse de Clèves de Mme de La Fayette. Elle relit également la légende de Marilyn Monroe à la lumière de celle d’Hélène de Troie, et s’intéresse à deux contes : Le Petit Chaperon rouge (tiré des Histoires ou contes du temps passé de Charles Perrault), et La Belle et la Bête de Mme de Villeneuve.

Le livre est fin, nuancé, intelligent, stimulant, et met parfaitement à jour le male gaze qui a pu conduire à invisibiliser certains refus féminins de la littérature. Ces récits de refus féminins, en effet, ne concordaient pas, ou bien ont fini par ne plus concorder avec une certaine représentation, patriarcale, des relations entre les genres. Contre une vision simplificatrice qui voudrait que les femmes soient, ou aient toujours été, soumises aux désirs des hommes, Jennifer Tamas veut montrer par la réalité des textes qu’il n’en a pas toujours été ainsi, même dans une littérature dite « classique » réputée – visiblement à tort – peu subversive. M’intéressant de près à l’histoire des contes, le livre m’a toutefois laissé sur ma faim concernant les deux chapitres qui y sont consacrés. Ma gêne porte sur des points restant mineurs, qui ne remettent en cause ni la vigueur, ni la pertinence, ni l’actualité de la thèse de l’autrice. Mais je veux malgré tout en coucher un ou deux par écrit, notamment concernant l’analyse du conte La Belle et la Bête.

La Belle et la Bête à la lumière du conte de Psyché

Dans son chapitre sur La Belle et la Bête, Jennifer Tamas, après une contextualisation historique mettant en lumière la difficulté du consentement mutuel dans les mariages sous l’Ancien Régime, compare longuement la première version littéraire connue de ce récit, publiée par Mme de Villeneuve en 1740, avec ses adaptations cinématographiques, que ce soit celles de Cocteau (1946), de Disney (le dessin animé de 1991, le film de 2017), ou celle de Gans (2014).

Un premier point peut sans doute poser question, qui est de ne pas avoir interrogé ce conte à la lumière du récit antique d’Amour et Psyché, intégré dans le roman latin L’Âne d’or de l’écrivain romain Apulée. Ce récit, en effet, est réputé être la toute première version écrite du récit dit du « fiancé animal », qui connaît un nombre incalculable de versions à travers le monde, qu’elles soient littéraires ou folkloriques, et dont La Belle et la Bête n’est que l’une des nombreuses variations1. Étant donné que Jennifer Tamas se permet à de nombreuses reprises de reprendre les sources antiques – dans ce chapitre elle évoque par exemple le viol de Briséis par Achille dans L’Iliade –, on se dit qu’elle aurait pu convoquer cette source probable du récit de Mme de Villeneuve.

D’après Victore Jansens, Psyché découvre l’identité de l’amour, tenture flamande du 18e siècle, 3,70 x 2,57 m, Paris, musée du Louvre.

Le conte de Psyché aborde-t-il de près ou de loin la question du consentement sexuel ? Il se trouve que oui, dans la mesure où Psyché, la plus belle femme du monde, est mariée de force, suite à un oracle fait à son père, à « un monstre terrible, impérieux, cruel, qui, volant dans les airs, livre à toute la terre, par le fer et la flamme une immortelle guerre2 ». Ce monstre se trouvera être le dieu Éros, qui voudra toujours rester invisible aux yeux de son épouse – une humaine ne peut sans danger contempler un dieu de ses yeux nus. Jusqu’au jour où, poussée par la curiosité, celle-ci approchera une lampe à huile de la couche de son mari endormi, et où une goutte brûlante réveillera Éros, entraînant le malheur de Psyché.

Même si beaucoup de détails, et notamment l’aspect bestial ou non du fiancé ou du mari, diffèrent du conte de Mme de Villeneuve, les récits restent similaires dans leur trame narrative, voire dans certains détails littéraires (je pense notamment aux descriptions fastueuses et merveilleuses de la demeure de la Bête d’une part, du palais d’Éros d’autre part), ce qui montre leur parenté. Jennifer Tamas aurait pu donc approfondir son analyse du récit de Mme de Villeneuve, en montrant comment cette dernière a su affranchir son personnage du pesant destin dévolu à Psyché : contrairement à cette dernière qui est contrainte par un oracle à devenir l’épouse d’un « monstre » dont elle ignore tout, Belle se rend volontairement chez la Bête, et non seulement n’est jamais forcée à quoi que ce soit, mais encore la Bête lui demande toujours s’il peut passer la nuit avec elle – ce qui engendre un nombre important de fermes refus, qui sont à mettre au compte d’une émancipation féminine. On pourrait d’ailleurs, sans doute, mettre en évidence le male gaze de l’auteur latin Apulée – Eros ne demande aucune autorisation à Psyché pour s’unir à son épouse3 –, là où Mme de Villeneuve essaye à l’inverse de s’affranchir de ce cadre patriarcal, en proposant une véritable agentivité de son personnage féminin. On comprend bien sûr que Jennifer Tamas n’ait pas pu approfondir dans l’espace de son livre une comparaison approfondie avec le texte d’Apulée, qui par ailleurs est assez éloigné, contrairement à La Belle et la Bête, de la culture populaire contemporaine, mais s’il s’agit d’interroger la « sédimentation » de la littérature classique dans notre culture populaire (p. 13), ce texte antique semble être une piste intéressante, qui semble de plus aller dans le sens de la thèse de l’autrice.

L’absence criante de Mme Leprince de Beaumont

Une absence plus regrettable me semble être celle de la version de La Belle et la Bête écrite par Mme Leprince de Beaumont (1757). Il n’est fait qu’une très brève mention de ce récit par Jennifer Tamas, qui signale que l’histoire écrite par Mme Leprince de Beaumont « est une version simplifiée du conte écrit par Madame de Villeneuve », et que c’est sur cette version que se fondent les adaptations cinématographiques des XXe et XXIe siècles (p. 118). Une étude, même très brève, de la version de Mme Leprince de Beaumont, apparaîtrait du coup d’autant plus indispensable à la mise en lumière du male gaze à l’oeuvre dans ces adaptations cinématographiques, que c’est sur cette version que celles-ci se fondent pour asseoir leur travail d’adaptation : comparer La Belle et la Bête de Disney ou de Cocteau au conte de Mme de Villeneuve a-t-il même du sens au regard de l’histoire de l’adaptation de ce récit, dès lors que ce n’est pas à partir de cette version littéraire que les scénaristes du XXe siècle ont travaillé ? Il faut bien admettre que l’étude de Jennifer Tamas prête de ce point de vue le flanc à la critique du point de vue de l’histoire littéraire ou culturelle, qui voudrait qu’on reconstitue patiemment et aussi rigoureusement que possible la chaîne causale des objets culturels à l’oeuvre au cours du processus de « sédimentation » d’un récit dans un imaginaire collectif. Si par exemple l’une des versions de Disney présente Belle comme amatrice de livres, comme le souligne Jennifer Tamas, c’est un détail qu’on doit à la version de Mme Leprince de Beaumont, détail qu’on ne peut donc considérer comme une pure invention hollywoodienne. Mais on peut aussi estimer que ce n’est pas le propos de l’autrice, qui ne souhaite pas tant reconstituer la généalogie d’un imaginaire, que contester la légitimité du male gaze en mettant sur la table une version particulièrement émancipatrice du conte : celle de Mme de Villeneuve.

Affiche pour La Belle et la Bête de Jean Cocteau, 1946.

Est-ce à dire que la version de Mme Leprince de Beaumont irait à contresens de celle de Mme de Villeneuve ? Ce n’est pas parce qu’elle est écrite par une femme, qu’une version d’un récit ne pourrait pas adopter le male gaze voulant qu’un personnage féminin corresponde à un stéréotype passif, doux, serviable et obéissant : la qualité genrée d’un point de vue ne coïncide pas nécessairement avec le sexe biologique de celui ou celle qui le porte. Ce n’est pourtant pas le cas de la version de Mme Leprince de Beaumont, qui va globalement dans le sens émancipateur de Mme de Villeneuve. Du point de vue littéraire, la version de cette dernière s’apparente en bien des points davantage à un roman qu’à un conte : le texte est très long, la narration assez complexe, avec des récits enchâssés permettant par exemple à la fin du récit de comprendre comment le prince a été transformé en bête, et on a par ailleurs à de nombreuses reprises accès à l’intériorité psychique des personnages, notamment à celle de Belle, ce qui est inhabituel dans le genre du conte. De son côté, Mme Leprince de Beaumont synthétise le récit de Villeneuve en en résumant l’intrigue en une quinzaine de pages, avec des personnages beaucoup plus simples et univoques, et une action beaucoup plus resserrée, avec des décrochements narratifs (analepses, prolepses) très réduits. Elle fait du roman un conte. Aussi, contrainte par la nécessité d’« aller vite », de ne pas s’étendre, elle ne peut pas insister comme le fait Mme de Villeneuve sur la manière répétée dont la Bête fait ses demandes à la Belle, et dont celle-ci formule un refus systématique à celle-là. Mais le refus de la Belle reste entier :

« La Belle soupa de bon appétit. Elle n’avait presque plus peur du monstre, mais elle manqua mourir de frayeur, lorsqu’il lui dit : « La Belle, voulez-vous être ma femme ? » Elle fut quelque temps sans répondre : elle avait peur d’exciter la colère du monstre en le refusant ; elle lui dit pourtant en tremblant : « Non, la Bête4. » »

La Belle et la Bête, Mme Leprince de Beaumont (1757).

Dans la version de Mme Leprince de Beaumont, la Belle n’arrive pas non plus chez la Bête comme une otage dans une prison, comme dans d’autres versions du récit. Comme chez Mme de Villeneuve, c’est de son propre chef, quoique avant tout par amour filial, que la Belle vient se remettre à la disposition de la Bête. Et si chez Mme de Villeneuve c’est la Bête qui est à la merci de la Belle, qui a le pouvoir de vie ou de mort sur elle, un échange entre les deux personnages montrera assez que Mme Leprince de Beaumont va dans la même direction que sa prédécesseure :

« – Vous êtes le maître, répondit la Belle en tremblant. – Non, reprit la Bête ; il n’y a ici de maîtresse que vous. Vous n’avez qu’à me dire de m’en aller si je vous ennuie, je sortirai tout de suite5. »

La Belle et la Bête, Mme Leprince de Beaumont (1757).

En somme, même si la version de Mme Leprince de Beaumont est passablement plus moralisatrice, moins crue et sans doute plus conforme à la bienséance que celle de sa prédécesseure – elle s’adresse spécifiquement à des jeunes filles, ce qui n’est pas nécessairement le cas de Mme de Villeneuve –, on ne trouvera rien de comparable, sous sa plume, à la réplique autoritaire du personnage joué par Vincent Cassel dans le film de Christophe Gans : « Résiste-moi tant que tu veux, tu seras à moi », qui ancre profondément l’idée que le refus féminin n’a pas d’autre fonction que d’être, plus ou moins patiemment, brisé et réduit en miettes. Pour le dire autrement, il y a du point de vue de la violence masculine et de l’empowerment féminin plus de distance entre Christophe Gans et Mme Leprince de Beaumont, qu’entre Mme Leprince de Beaumont et Mme de Villeneuve, et on se demande du coup pourquoi Jennifer Tamas n’a pas davantage fait usage de cette version intermédiaire. Ne serait-ce que pour une raison évidente : dans l’histoire culturelle du conte, c’est bien sûr la version de Mme Leprince de Beaumont, et non celle de Mme de Villeneuve, qui s’est imposée en tant que « version de référence », en tant que classique de la littérature de jeunesse, étudié à l’école, adapté en album, en dessin animé, etc6. Il existe bien sûr des exceptions (je pense à l’album illustré par Étienne Delessert, publié par Grasset en 1973, qui prend pour point de départ la version de Mme de Villeneuve et doit pour cela nécessairement l’abréger), mais globalement la fortune éditoriale du conte de Mme Leprince de Beaumont est sans commune mesure avec celle du roman de Mme de Villeneuve. Raison de plus, certes, pour faire redécouvrir cette dernière : mais encore une fois, s’il s’agit d’analyser la « sédimentation » de la littérature classique dans l’imaginaire contemporain, et de remettre en valeur un « matrimoine », il est très étrange que l’impasse ait été faite sur Mme Leprince de Beaumont, et que ne lui aient pas été accordées même une dizaine de lignes.

Anne Romby, Mme Leprince de Beaumont, La Belle et la Bête, Milan, 2018.

Pour une histoire culturelle des contes

L’approche de Jennifer Tamas, qui consiste à comparer des objets culturels qui n’ont pas de rapport historique direct – la version littéraire de La Belle et la Bête de Mme de Villeneuve d’une part, les adaptations cinématographiques de la version de Mme Leprince de Beaumont d’autre part –, relève d’une méthodologie tout à fait légitime et bienvenue, qui est celle de la littérature générale et comparée. Cette approche n’est pas contradictoire avec une approche différente, qui est celle de l’histoire littéraire ou culturelle, qui consiste à patiemment reconstituer les chaînes de causalité entre ces objets. Coupler les deux approches peut être d’autant plus pertinent quand elles parviennent au même résultat : qu’on convoque le conte de Psyché d’Apulée ou la version de La Belle et la Bête de Mme Leprince de Beaumont, on constate que la lecture de ce récit à l’aune du male gaze, ou à l’inverse de sa subversion par une autrice mettant en valeur une émancipation féminine, continue de fonctionner. L’histoire culturelle semble donc confirmer l’approche centrée sur le genre (ou comparatiste) mise en œuvre par Jennifer Tamas, et si j’ai éprouvé une gêne relative à la lecture de son livre, c’est parce que je suis, peut-être, davantage habitué à plus de prudence historique, et que j’ai trouvé étrange qu’on compare des adaptations cinématographiques à une œuvre littéraire qui n’en constitue pas la source directe d’inspiration. Jennifer Tamas n’est pas spécialiste de l’histoire du conte – sa bibliographie sur le sujet, dans son livre, est quasi inexistante : si l’on voulait affermir ses thèses, on serait bien encouragés à s’emparer des très nombreuses études qui existent sur l’histoire de ce genre littéraire, et à doubler la méthodologie comparatiste d’une approche historique qui tend non seulement à contextualiser les textes à l’aune des enjeux du consentement amoureux dans la société de l’Ancien Régime, mais aussi de ceux de la création et de la diffusion des stéréotypes dans l’histoire des objets culturels – des textes, mais aussi des images… –, et de la construction des imaginaires de genre.

Bibliographie

  • Betsy Hearne, Beauty and the Beast. Visions and Revisions of an Old Tale, Chicago, Londres, The University of Chicago Press, 1989.

  • Fabienne Raphoz (éd.), Des belles et des bêtes. Anthologie de fiancés animaux, Paris, José Corti, 2016.
  • 
Jennifer Tamas, Au non des femmes. Libérer nos classiques du regard masculin, Paris, Seuil, 2023.

Notes

1 Voir l’anthologie de Fabienne Raphoz (éd.), Des belles et des bêtes. Anthologie de fiancés animaux, Paris, José Corti, 2016.

2 Idem, p. 350, trad. J. A. Maury.

3 Voici comment Psyché passe sa première nuit dans le palais enchanté de son époux, dans le texte d’Apulée, et s’accoutume à ce qui s’apparente pourtant dès le départ à un viol : « Ces plaisirs terminés, Psyché allait s’abandonner au repos, auquel le tomber du jour invitait ; et déjà la nuit était plus avancée lorsqu’une voix douce vint frapper son oreille. Dans cette profonde solitude, elle craint pour sa virginité, elle tremble, elle frissonne, elle redoute, sans le connaître encore, le danger dont elle est menacée. Mais il n’est plus temps : déjà cet époux, ce monstre s’est glissé dans le lit de Psyché ; déjà cette belle est son épouse : il se retire en toute hâte avant le retour de l’aurore. […] Psyché mena ce genre de vie assez longtemps ; elle s’y accoutuma insensiblement ; elle y prenait plaisir, et le son de ces voix inconnues la consolait de sa solitude. » (Idem, p. 353)

4 Idem, p. 164.

5 Idem, p. 163.

6 Voir Betsy Hearne, Beauty and the Beast. Visions and Revisions of an Old Tale, Chicago, Londres, The University of Chicago Press, 1989.

Comment on étudie les illustrations de contes de fées ?

J’ai très récemment été interviewé par Mélissa Wyckhuyse, de Radio Campus Tours, sur mon parcours de chercheur, sur la manière dont l’histoire de l’art peut contribuer à l’étude des contes, enfin sur mon nouveau livre, sorti le 18 janvier.
Le podcast est ici. L’émission sera diffusée sur les ondes de Radio Campus Tours, 99.5, mercredi 7 février, de 11h00 à 12h00.

Erratum : Les Aventures du Prince Achmed de Lotte Reiniger date de 1926, et non de 1919 comme dit dans l’émission.

J’en profite pour signaler deux autres moments de promotion, prévus le mois prochain, en mars.

  • Je dois présenter mon livre Le Conte et la Silhouette à la bibliothèque des cinémas Studio (2, rue des Ursulines, Tours), le jeudi 14 mars  à 18h00.
  • De même, une autre présentation de l’ouvrage est prévue le vendredi 15 mars à 20h00 à la librairie Lire au jardin (5, rue Constantine, Tours). Places limitées (20 personnes) : réservation indispensable au 02 47 47 13 12.

 

Une fée marraine dans l’autre monde

Je viens d’apprendre que Catherine Velay-Vallantin s’est éteinte très récemment, vers mi-janvier. Qui était-elle ?

Catherine Velay-Vallantin était beaucoup de choses, mais pour moi c’était une historienne du conte. “Histoire du conte”, cela peut sembler étrange, dans la mesure où le conte est un genre littéraire qui, dans la répartition académique des disciplines et méthodes, appellerait plutôt une analyse littéraire, non historique. De fait, le champ de la recherche  sur le conte en France s’est au XXe siècle structuré entre deux “écoles” : la littéraire d’une part, qui s’intéresse au conte écrit, sa stylistique, ses fonctionnements narratifs, son évolution générique, et l’anthropologique d’autre part, héritée d’études du “folklore” assez décriées, qui s’intéressait davantage au conte de tradition orale, à sa signification sociale, ses modes de transmission. En forçant le trait, dans les années 1980, si l’on excepte la lecture psychanalytique héritée (entre autres) de Bruno Bettelheim, on avait le choix dans l’étude du conte entre l’approche littéraire de Jacques Barchilon ou Raymonde Robert d’un côté, l’approche “folkloristique” (ou anthropologique) de Marie-Louise Tenèze, Nicole Belmont ou Bernadette Bricout de l’autre. L’une s’intéressait au conte écrit, l’autre au conte oral. Marc Soriano, dès la fin des années 1960, avait tenté une sorte de synthèse plus ou moins réussie, mais séminale, de ces deux “écoles” avec son livre Les Contes de Perrault : culture savante et traditions populaires (1968),  avec des hypothèses aussi audacieuses que fragiles concernant l’influence de la vie de l’écrivain sur son œuvre, mais qui avait le mérite d’essayer de dépasser l’opposition franche entre conte oral et conte écrit.

Catherine Velay-Vallantin, quand elle publie son Histoire des contes en 1992 chez Fayard, structure, étaye et approfondit cette voie historique, qui tente d’appréhender dans un même mouvement l’étude du conte populaire de tradition orale et celle du conte lettré. D’une manière plus assurée et prudente que Soriano, nourrie de l’histoire du livre et de la culture populaire de l’époque moderne de Robert Darnton ou de Roger Chartier, Catherine Velay-Vallantin tente de comprendre les circulations et les passages entre récits de tradition orale – à reconstituer – et témoignages dans la culture écrite, que celle-ci soit lettrée (ouvrages d’écrivains) ou populaire (livres de colportage). Elle fait, en somme, une histoire culturelle des contes à travers une histoire du livre qui prend en compte la dimension matérielle du medium considéré, sa réception, ses métamorphoses, le paratexte de l’illustration, la prosopographie, les traces ethnographiques…

L'histoire des contes de Catherine Velay-Vallantin - Grand Format - Livre -  Decitre

Je n’ai pas lu toute son œuvre, mais j’ai été marqué par la rigueur de son approche, et par sa volonté de comprendre et de reconstituer ce que pouvait être la culture narrative populaire de l’Ancien Régime, et de faire des ponts entre conte oral et conte écrit. Catherine Velay-Vallantin était une brillante chercheuse, avec une approche originale, que je me suis efforcé d’imiter à ma manière, en tant qu’historien de l’art, dans mon abord de l’illustration des contes de fées. En croisant les disciplines et en conservant, les pieds sur terre, une approche contextualisatrice qui ne fasse des contes ni des entités littéraires issues tout droit du cerveau fantaisiste de génies créateurs, ni des entités mythologiques intemporelles et universelles. Sous sa plume, le “PCR” (abréviation que je lui dois, qui ne renvoie pas au Parti communiste révolutionnaire mais au Petit Chaperon rouge) n’est pas seulement une création de Perrault, ce n’est pas non plus seulement un conte-type uniforme renvoyant à une multitude diverse de versions orales, c’est bien plutôt un ensemble incohérent de récits oraux comme écrits dont l’histoire est à écrire, au fil des réinterprétations idéologiques et des réappropriations sociales, politiques et culturelles.

Catherine Velay-Vallantin, au début de mon parcours de chercheur, a été l’une de mes premières références marquantes quand j’ai abordé l’histoire de l’illustration des contes de fées. On peut dire de ce point de vue que, à la naissance de mon travail de doctorat, j’ai pu dialoguer – par la lecture – avec trois fées marraines intellectuelles : Ségolène Le Men, Annie Renonciat et Catherine Velay-Vallantin.

Mme Velay-Vallantin s’en est allée, qui plus est dans des circonstances tragiques, et j’en suis très triste. Elle venait de publier un fort épais volume sur l’histoire éditoriale d’un roman populaire protestant, Fortunatus, sous l’Ancien Régime (Classiques Garnier, 2023).

Elle aimait David Bowie, les caniches, les fleurs, et la Bretagne où elle passait ses étés. C’était une femme de gauche. Elle lisait des historiens, des philosophes, des anthropologues. Elle aimait étudier la culture populaire, les livres anciens et les feuilles volantes ornées de gravures sur bois rudimentaires.  Elle était aussi ouverte aux autres et à la discussion, que claire et rigoureuse dans ses écrits. Elle m’était très sympathique, même si je n’ai eu qu’une seule fois l’occasion de la rencontrer, et peu celle de la connaître. Elle me manquera.

Le Conte et la Silhouette, Archéologie d’une rencontre

Je suis particulièrement fier de pouvoir annoncer la publication prochaine, le 18 janvier 2024, de mon nouveau livre, Le Conte et la Silhouette, Archéologie d’une rencontre, édité par les Presses universitaires de Rennes.

Résumé

L’association du genre littéraire du conte à la forme visuelle de la silhouette est aujourd’hui un lieu commun qui donne leur forme, d’Arthur Rackham à Michel Ocelot, à de nombreux livres illustrés et productions audiovisuelles. Elle n’a pourtant pas toujours eu lieu d’être, et il est possible de retracer l’histoire de leur rencontre au carrefour de l’histoire de l’art, des études littéraires, de la philosophie et de l’anthropologie culturelle. Qu’est-ce qui lie, esthétiquement, cette image fruste et austère qu’est la silhouette, noire et de profil, au genre simple et réputé enfantin du conte « tiré de la tradition orale » ?

En analysant les rapports entre conte et silhouette dans l’histoire du film d’animation du XXe siècle (Michel Ocelot, Lotte Reiniger), mais aussi dans les arts graphiques et dramatiques du XIXe siècle (portraits en silhouettes et découpages de l’époque romantique, théâtre du Chat Noir, ombromanie…), cet essai veut faire l’archéologie d’une rencontre qui remonte jusqu’à l’Antiquité de Pline et de Platon, voire jusqu’aux grottes ornées du Paléolithique. Jusqu’à imaginer, au fil de cette plongée dans l’archaïque, que l’ombre serait la première image, là où le conte serait la première œuvre littéraire.

J’avais déjà fait état sur ce carnet de recherches en cours sur ce sujet, ainsi que de diverses interventions en séminaire de recherche visant à présenter tout ou partie du contenu de ce livre. Je ne peux pas trouver meilleure confirmation de l’actualité de mes réflexions quand je constate que, le 11 octobre 2023, est sorti au cinéma un film constitué de 4 courts-métrages de contes en silhouettes de Lotte Reiniger assortis d’un doublage et d’une musique contemporaines (Carlotta Films).

Ce livre est le fruit de plusieurs années de travail et de rêverie sur un sujet dont je suis, je l’espère, parvenu à faire une analyse relativement cohérente. Le livre était terminé en 2020, mais a mis du temps à trouver éditeur, puis à être publié (Covid-19, crise du papier, longueur de la file d’attente de publication chez l’éditeur…). Il ne s’appellera pas Le Feu, l’Ombre et la Fable comme initialement prévu, pour des raisons de transparence nécessaire du titre : on peut se permettre des titres hermétiques quand on est un auteur connu ou un auteur de fiction, un peu moins quand on est un “petit” chercheur comme moi.

Evanghelia Stead, professeure de littérature comparée et de culture de l’imprimé à l’université de Versailles-Saint-Quentin (UVSQ), m’a fait l’amitié d’une admirable préface.

Je dois beaucoup pour la rédaction de ce livre à beaucoup de personnes, dont je ne fais pas la liste ici. Je me contente de remercier surtout les Presses universitaires de Rennes, qui ont bien voulu prendre le risque de cette publication sur un sujet en apparence pointu, mais de fait terriblement vaste. Ainsi que mon laboratoire, INTRU, qui a toujours soutenu ce livre, et a contribué financièrement à sa publication. J’espère, surtout, qu’il aura des lecteurs, et que ces derniers seront happés par les ombres de récits contés au coin du feu, autant que j’ai pu l’être au cours de son écriture.

Portraits de Barbe bleue

J’ai été très gentiment invité à participer à des journées d’étude organisées par les étudiants en hypokhâgne du lycée Pothier, à Orléans, les 10 et 11 avril prochains. Ces journées portent sur la thématique générale des “méchants” en littérature, dans les arts et en philosophie, et ma conférence portera sur la fortune culturelle du personnage de Barbe bleue. Au fond, quelles sont ses motivations ? Pourquoi est-il si méchant ?

Préparer cette conférence m’a permis de mener quelques recherches “de surface” sur le sujet, qui m’ont donné envie d’approfondir, peut-être un jour, l’histoire culturelle de Barbe bleue, et les multiples facettes du personnage qui donne son nom au conte, de Perrault jusqu’à  #metoo. J’ignore quand j’arriverai à trouver le temps de faire ce travail plus approfondi, mais cela reste dans un coin de ma tête.

En attendant, le programme des journées d’étude du lycée Pothier :

Livret – Programme complet

Merci encore à Simon Daireaux, ainsi qu’aux étudiants, pour leur invitation.

Le conte et la silhouette, deux formes simples

Dominique Peyrache-Leborgne, professeur en littérature générale et comparée à l’université de Nantes, me fait l’honneur et l’amitié de m’inviter à ouvrir le séminaire qu’elle co-anime avec ses collègues Cécile Mahiou, Chantal Pierre et Philippe Postel sur la thématique de l’éthique et l’esthétique de la simplicité dans la littérature et les arts. À cette occasion, je présenterai de manière synthétique le contenu du premier chapitre de mon livre Le Feu, l’Ombre, la Fable, à paraître (si tout se passe bien l’année prochaine) aux Presses universitaires de Rennes, chapitre qui est consacré aux convergences esthétiques entre la forme littéraire du conte et le genre cinématographique du film de silhouettes (chez Michel Ocelot et Lotte Reiniger essentiellement).

Cette première séance du séminaire aura lieu le jeudi 10 novembre à 17h00, à l’université de Nantes pour les Nantais, et en visio-conférence pour les autres. Le séminaire, accessible aux étudiants de lettres de niveau master et doctorat de l’université de Nantes, est ouvert à tous et toutes, et on peut y assister de chez soi en distanciel grâce à un lien zoom, qu’on peut demander, au minimum 24 h à l’avance, à Dominique Peyrache-Leborgne à cette adresse : dominique.leborgne@univ-nantes.fr

La séance débute à 17h00, et devrait se terminer aux alentours de 18h30-19h00 (sous réserve).

Le programme général du séminaire, qui court pour le moment jusqu’à février 2024, se trouve dans le document ci-dessous.

AFFICHE-SEMINAIRE complet

 

Qu’est-ce qu’un dragon ? Chimère, analyse phylogénétique et forme symbolique

Je termine la lecture du massif livre de Philippe Descola Les Formes du visible (Seuil, 2021), qui prolonge le travail de l’anthropologue entamé dans Par-delà nature et culture (Gallimard, 2005) et La Fabrique des images. Visions du monde et formes de la représentation (musée du Quai Branly, Somogy, 2010).

Dans Par-delà nature et culture, son maître-ouvrage, Philippe Descola avait proposé une systématisation des manières de penser les rapports entre les hommes et le monde dans l’ensemble des sociétés humaines, en les classant en quatre familles : l’animisme, le totémisme, l’analogisme et le naturalisme. Cette classification repose sur une combinatoire relativement simple mais très ingénieuse entre deux couples de concepts : intériorité et physicalité d’une part, ressemblance et différenciation d’autre part. On peut comprendre cette combinatoire avec l’aide du tableau ci-dessous (fig. 1).

Fig. 1. Tableau combinatoire présentant les caractéristiques des principales familles de régimes cosmologiques établies par Descola dans Nature et Culture, qu’il nomme des « ontologies » parce que ces différentes « visions du monde » permettent d’établir des rapports entre les êtres (rien à voir avec l’ontologie au sens philosophique de Heidegger, donc). Lecture : le régime ontologique (ou cosmologique) de l’animisme se caractérise par une ressemblance des intériorités et une différenciation des physicalités, là où l’analogisme se caractérise par une différenciation à la fois des intériorités et des physicalités. © Wikipédia.

 

À quoi sert cette classification ? A mieux comprendre les différences de pensée qui existent entre un Achuar de l’Amazonie, un aborigène d’Australie, un Européen d’aujourd’hui ou un adepte de l’hindouisme. Et à se défaire de l’idée que le naturalisme, qui consiste à penser que l’homme partage avec les autres êtres une même constitution physique, mais en diffère par son esprit, est la seule manière légitime de concevoir les rapports entre les hommes et les autres êtres non-humains (animaux, végétaux, éléments du paysage, etc.).

Le musée du Quai Branly avait proposé à Descola en 2010 de mettre en scène sa classification dans une exposition, qui avait permis à l’anthropologue d’essayer de comprendre comment ces différentes manières de voir le monde pouvaient se traduire dans des objets concrets, notamment artistiques. Il en a résulté l’ouvrage La Fabrique des images, qui a accompagné l’exposition. Les Formes du visible, paru une dizaine d’années plus tard, est un prolongement et un approfondissement de la réflexion entamée avec l’exposition du Quai Branly sur la manière dont une cosmologie peut se traduire dans des artefacts artistiques, et Descola tente d’y définir, de manière plus systématique et aboutie que dans La Fabrique des images, des schèmes visuels permettant de traduire d’une manière ou d’une autre une manière de concevoir les rapports entre les humains et les non-humains. C’est un livre complexe, très riche et très ambitieux, dont je n’essaierai pas ici de résumer le propos. Je voudrais juste ici pointer un schème en particulier, la chimère, parce qu’il me semble qu’il permet de remettre en cause ou de discuter une approche dont j’ai déjà parlé ici, qui consiste à faire de la diversité des formes culturelles une simple dérivation d’innovations dont l’histoire (ou pour mieux dire la généalogie) serait reconstituable grâce à des outils d’analyse phylogénétique.

Les chimères en régime analogiste

Qu’est-ce qu’une chimère pour Descola ? C’est un schème figuratif du régime analogiste, qui tente de résoudre le problème d’une appréhension du monde où tout est divers, et où aucune ressemblance n’existe, ni spirituelle ni matérielle, en ménageant des correspondances entre des éléments disparates. Ce régime analogiste caractérise selon l’anthropologue notamment les religions polythéistes, mais aussi d’autres types de modes de pensée qui voient dans chaque partie du corps ou chaque qualité de l’individu un lien analogique possible avec un autre élément du monde, qu’il soit partie prenante d’un microcosme ou d’un macrocosme. La théorie des humeurs dans la médecine antique et médiévale, la répartition en cinq éléments et cinq directions dans la pensée traditionnelle chinoise, ou encore l’astrologie qui pense une concordance possible entre les qualités des individus et le mouvement des astres, et qui subsiste encore en tant que croyance dans nos sociétés modernes globalement naturalistes, sont autant d’exemples de modes de pensée analogistes. Comment se traduit visuellement cette manière de voir le monde ? Il y a plusieurs schèmes possibles, mais l’un de ces schèmes est la chimère :

« [Les chimères sont] des agrégats de qualités disparates dont l’assemblage dans un organisme paraissant capable d’une vie autonome les distingue des simples tableaux d’attributs de l’héraldique totémiste. La chimère est l’expression la plus épurée de ce que l’analogisme s’attache à rendre sensible dans une image, à savoir la disparité des composantes du mélange et la cohérence du rapport que leur disposition met en évidence : il s’agit ici de la liaison fonctionnelle des parties anatomiques permettant à un dragon de voler et à un centaure de galoper, un principe ostensible de structuration du divers qui fait oublier l’étrangeté de son résultat. »

Philippe Descola, Les Formes du visible, p. 598-599.

Cette question de la liaison fonctionnelle des parties anatomiques, qui indique sinon une vérité, du moins une vraisemblance de la chimère, permet de la distinguer du simple monstre « non viable », dont les ailes ou les bras surnuméraires seraient mal implantés et rendraient la créature impuissante. Shiva aux multiples bras relève de la chimère, la figure chinoise ou occidentale du dragon en relève également.

Une analyse phylogénétique d’une créature hybride, le dragon

La lecture de ce passage m’a rappelé celle d’un article du chercheur Julien d’Huy (disponible sur HAL), qui faisait du motif du dragon une tentative d’analyse phylogénétique, en en reconstituant la généalogie grâce à une méthode bien particulière qui consiste à :

  • établir une aréologie de répartition du motif du dragon dans la littérature orale (23 régions du monde retrouvées) ;

  • découper le motif en items (au nombre de 69) permettant d’en distinguer des caractéristiques physiques, des qualités spécifiques, ou des motifs narratifs auxquels il serait associé dans les récits dont il fait l’objet ;

  • coder ces items en 1 (présent) ou 0 (absent) pour établir des chaînes binaires pour les 23 régions concernées ;

  • comparer les chaînes binaires obtenues grâce à un logiciel habituellement utilisé par les chercheurs en biologie pour établir des arbres phylogénétiques d’êtres vivants, mais détourné ici pour établir un arbre phylogénétique de ce motif narratif du dragon selon les aires géographiques de répartition ;

  • tenter d’éprouver cet arbre à l’aide de divers outils statistiques, mais aussi de l’utilisation d’autres jeux de données (d’autres jeux d’items caractéristiques du dragon) ;

  • estimer la chronologie du motif (sans la confirmer) en comparant les arbres obtenus, plus ou moins proches, avec les données génétiques connues sur l’histoire de la répartition d’Homo sapiens depuis l’Afrique vers le reste du monde ;

  • tenter de reconstituer une trame de « récit primitif » qui correspondrait à la racine de l’arbre phylogénétique du motif du dragon.

Bien évidemment, avec cette méthode, on arrive à la conclusion qu’on voulait trouver, à savoir que le motif du dragon serait issu d’une racine africaine, et se serait ensuite réparti partout dans le monde au fur et à mesure du peuplement d’Homo sapiens. J’ai déjà dit tout les doutes qui subsistent selon moi quant à la pertinence de cette manière de procéder. Si je peux en résumer à gros traits quelques-uns en rapport avec cet article en particulier :

  • La définition, empruntée à Vladimir Propp (Les Racines historiques du conte merveilleux, 1946) du dragon comme un « assemblage mécanique de quelques animaux » dont une part doit être reptilienne, et comme un être lié à l’eau, pose problème d’une part parce qu’elle est fortement discutable. Beaucoup de dragons ne sont pas seulement liés à l’eau mais à d’autres éléments comme la terre ou le feu, comme ne manque d’ailleurs pas de le rappeler Propp lui-même en associant cette créature au feu et à la montagne… on pourrait aussi ajouter l’élément aérien vu que le dragon est le plus souvent capable de voler. D’autre part parce qu’elle n’est pas suivie des faits ensuite par Julien d’Huy dans le rassemblement de ses motifs : un simple serpent, non hybride, parce qu’il est mythique et lié à l’eau, fait du coup office de dragon, comme le serpent arc-en-ciel des aborigènes, ou encore le serpent de la pluie d’Afrique du Sud. On ne nie pas que la part de serpent soit essentielle, mythologiquement, culturellement et linguistiquement, dans la définition du dragon. Mais de là à faire de tous les serpents mythiques des dragons, même en puissance, il y a peut-être une étape à ne pas franchir.

  • La répartition aréologique n’inclut pas les cinq continents comme l’affirme Julien d’Huy, si on considère que l’inclusion de l’Australie dans cette aréologie est forcée par la prise en compte d’êtres mythiques qui ne sont que difficilement assimilables à des dragons à proprement parler (le serpent arc-en-ciel).

  • Il est impertinent selon moi d’utiliser des outils phylogénétiques pour reconstituer des généalogies d’objets culturels. D’abord car les mythèmes ne sont pas semblables à des gènes, les premiers étant des reconstitutions idéelles de chercheurs faites d’après des objets culturels, les seconds des données matérielles observables et manipulables dans le vivant. Ensuite car les mécanismes de transmission des objets culturels, et notamment des histoires de tradition orale, ne sont à mon sens pas analogues à des transmissions génétiques, au risque d’une mauvaise compréhension du modèle évolutionniste darwinien. Mais je ne m’étends pas là-dessus, qui me mènerait trop loin.

  • L’historien que je suis a du mal à considérer que l’on puisse utiliser autant de sources que semble en utiliser Julien d’Huy pour établir ses jeux de mythèmes sans en faire une critique préalable et systématique, surtout quand on estime vouloir faire la généalogie d’une tradition orale et que l’on n’utilise pour ce faire que des sources écrites. Bien entendu, l’écrit est tout ce qui subsiste comme matériau de base pour étudier les traditions orales, et il ne s’agit pas de jeter l’opprobre sur les matériaux ethnographiques quand ils existent. Mais l’ethnologie suppose aussi que l’on s’intéresse à la manière dont les matériaux ethnographiques ont été collectés, et donc que l’on fasse une critique des sources, que le chercheur ne semble pas faire (mais cette impression est peut-être due au caractère synthétique de son article). Ce qui lui permet d’inclure, par exemple, le romancier et essayiste Edouard Brasey dans la liste de ses sources pour les motifs de dragon dans l’aire celtique, ce qui est problématique dans la mesure où l’Encyclopédie du merveilleux de ce dernier n’a aucune légitimité scientifique en tant que matériau ethnographique. Je n’ai évidemment pas les compétences pour juger du reste des références, nombreuses, de Julien d’Huy, mais le fait qu’il ne semble pas beaucoup accorder d’importance à la qualité de la provenance de ses matériaux textuels pose question. Surtout quand il en fait des analyses textuelles statistiques, et qu’on sait l’habitude qu’ont eu pendant très longtemps les ethnographes et folkoristes de réécrire en grande partie les récits qu’ils collectaient «  de la bouche du conteur », quand ils ne se contentaient pas de les résumer par leurs propres mots. Partant de matériaux aussi improbables et hétérogènes, je me demande si la marge d’erreur n’est pas trop importante pour considérer les résultats ultérieurs comme valides.

Un conflit de méthodes

Au-delà de ces réserves et de ces doutes, qui sont en partie dus probablement à une méconnaissance de ma part de l’arrière-boutique de travail de Julien d’Huy, je constate que Descola arrive par d’autres méthodes, celles de l’analyse plastique, de la comparaison de matériaux ethnographiques et de l’abstraction conceptuelle, à des résultats en partie contradictoires avec ceux de Julien d’Huy : le dragon ne serait pas présent partout mais, en tant que chimère, caractériserait avant tout les régimes analogistes. Ces derniers sont de loin les plus répandus à travers le monde, puisqu’on les trouve sur tous les continents à l’exception de l’Australie aborigène, globalement totémiste. Par conséquent l’on trouve des dragons aux quatre coins du monde, mais pas absolument partout : il semble absent, si on le considère véritablement comme hybride et non comme « serpent lié à l’eau », des mythologies totémistes et animistes. Et bien évidemment du naturalisme tel qu’il s’est développé à partir du XVe siècle en Occident : on trouve bien sûr des chimères dans les cabinets de curiosité de l’époque moderne, mais ce sont davantage des restes de la pensée analogiste néoplatonicienne ou ésotériste de la Renaissance que des manifestations de la volonté de rationalisation des sciences du vivant qui se fait jour à partir du XVIIe et surtout du XVIIIe siècle avec la naissance des classifications du vivant et de l’histoire naturelle. Donc, pas d’hybrides à proprement parler, ni a fortiori de dragons chez les Indiens d’Amazonie, chez les Inuits ou dans l’aire chamaniste sibérienne, ni en Australie totémiste. Ce qui explique que Julien d’Huy ne semble pas en trouver non plus dans ces aires géographiques, sauf en Australie où il force le motif du serpent arc-en-ciel, à ce qu’il semble, à rentrer dans son moule préalablement défini.

Sous cet angle, la figure du dragon s’expliquerait bien autrement que par une transmission historique de bouche à oreille d’un motif narratif. Philippe Descola, parce qu’il s’intéresse à des matériaux visuels et non narratifs comme Julien d’Huy, voit le dragon comme une forme hybride qui fait sens en elle-même, par la disposition de parties hétérogènes assemblées dans un tout fonctionnel, et non dans une unité narrative qui lui donnerait un sens « de l’extérieur ». Pour le dire autrement, le motif du dragon ferait déjà sens par lui-même, avant même de faire l’objet d’un récit qui le met en scène. Pour cela, il faut l’envisager d’une toute autre manière que comme une collection de mythèmes : comme un dispositif visant à figurer une relation au monde. Les dispositifs étudiés par Descola sont visuels, mais il est évidemment possible d’en trouver des équivalents littéraires (oraux ou écrits). Le problème ne réside donc pas dans la différence de matériau utilisé par les deux chercheurs, mais dans la manière de l’appréhender.

La chimère, une forme symbolique ?

Le fait qu’une forme fasse sens « par elle-même » rappelle une notion utilisée en philosophie de la culture, inventée par Ernst Cassirer au début du XXe siècle, celle de forme symbolique. Bien connue des historiens de l’art grâce à l’ouvrage canonique d’Erwin Panofsky qui en fait usage dans La Perspective comme forme symbolique (1927), cette notion suppose qu’une forme artistique puisse porter en elle-même (ou plutôt, par le regard qu’on porte sur elle pour en activer la puissance esthétique) un sens anthropologique général, qui ne relève pas d’une convention arbitraire mais du jeu des formes elles-mêmes. Une forme symbolique peut toutefois être conditionnée culturellement et historiquement : Panofsky fait ainsi de la configuration spatiale de la perspective linéaire, inventée dans l’Italie du XVe siècle, une innovation vectrice d’évolutions dans la manière de concevoir l’espace en général, et dans la manière dont les Européens considèrent la relation entre l’homme et le monde – ce que Descola nomme le régime ontologique du naturalisme.

Il ressort de cela que toutes les formes ne sont pas des formes symboliques, et que, pour rester sur notre exemple, ici ce serait la chimère et non le dragon en particulier qui constituerait une forme symbolique du mode de pensée analogiste. Qu’on constate la présence de chimères durant la Renaissance et ultérieurement à la mise en place d’une autre manière de concevoir le monde, s’explique par la coexistence, tout à fait possible dans une société, de deux régimes ontologiques différents, ici l’analogisme et le naturalisme : on le voit parfaitement dans le fait qu’un même individu, aujourd’hui, peut donner créance aussi bien à un système de correspondances comme ceux qui caractérisent l’astrologie, le feng shui ou la lithothérapie, et à une prescription médicale classique, issue d’un discours scientifique fondé sur un rapport entre humains et non-humains tout à fait différent.

Les formes symboliques sont donc à la fois des invariants anthropologiques (ou psycho-cognitifs, si l’on veut) et des variants historiques. Ils sont variants historiquement car les sociétés sont susceptibles d’évolution diachronique et de diversité synchronique, et qu’il ne s’agit donc pas de penser ces formes comme universellement partagées : elles ne sont pas présentes partout et en tous temps, car elles reflètent un certain état d’organisation de la société, une certaine manière de penser le rapport au monde. Ils sont néanmoins invariants car un espace en perspective linéaire renverra toujours à une conception de l’espace naturaliste, même si celui-ci peut parfois composer dans certaines représentations avec d’autres formes d’imagination du monde. Ou bien car une forme de quinconce, mise en valeur comme telle, renverra toujours à l’idée de la jonction en réseau d’un agrégat d’éléments différenciés, caractéristique de l’analogisme selon Descola, qui emprunte cette dernière analyse à l’ethnographe allemand Konrad Theodor Preuss à propos d’objets récoltés chez les Indiens Coras de l’Ouest du Mexique.

« [Les formes symboliques] sont des configurations symboliques formellement stables renvoyant à des options cosmologiques et ontologiques qui imprègnent l’organisation spatiale et sociale d’un peuple, sa conception de la durée, la disposition de ses sites rituels et la structuration de son territoire. »

Philippe Descola, Les Formes du visible, p. 372-374.

Ce passage est le seul endroit de son livre où Descola évoque la notion de forme symbolique, et on se demande s’il ne pourrait pas généraliser cette notion à l’ensemble des schèmes qu’il identifie comme caractéristiques de tel ou tel régime cosmo-ontologique. Ce serait une question à poser à l’intéressé.

Le dragon, figure hybride

En ce qui nous concerne, à propos du dragon, on se contentera de préciser que celui-ci semble bien être une chimère au sens où l’entend Descola, non seulement parce que c’est un hybride fonctionnel, mais surtout parce que cette hybridation reflète une manière spécifique de voir le monde, pétrie de correspondances et d’analogismes : si le dragon est un serpent auquel on a ajouté des pattes, une gueule hérissée de dents, et le plus souvent (au moins en Occident) des ailes qui lui permettent de voler dans les cieux ainsi qu’une capacité à souffler le feu, c’est certainement parce que c’est un moyen de rassembler en une même figure des éléments disparates et a priori hétérogènes, à savoir l’eau, la terre, l’air et le feu (selon la partition des éléments classique en Occident depuis l’Antiquité). Il est certes possible de faire d’autres usages non analogistes de la figure du dragon, en particulier dans l’héraldique dont le but n’est pas tellement de mettre en valeur la réunion d’éléments hétérogènes, mais d’identifier un individu dans ses rapports avec ses ancêtres, et de le distinguer socialement. Un dragon n’est donc caractéristique de l’analogisme que dans le cadre de figurations qui mettent en valeur un sens spécifique : par exemple dans la mise en image de récits  (ou dans ces récits eux-mêmes) comme la lutte de saint Georges contre le dragon, incarnation du mal parce qu’agrégat chaotique et sauvage, dans son corps même, d’éléments hétérogènes et immaîtrisés, parce qu’il renvoie, par analogie, au serpent tentateur du jardin d’Eden, et parce qu’il apparaît essentiellement lié, par exemple chez Paolo Uccello, à un univers souterrain qui renvoie dans la mythologie chrétienne au mal comme le monde céleste renvoie au bien. La caverne d’un côté, les nuées de l’autre.

Paolo Uccello, Saint Georges et le Dragon, huile sur toile, c. 1470, National Gallery, Londres. © Wikimedia Commons.

 

Quoi qu’il en soit, on n’a pas de dragon si on n’a pas de figure hybride, que celle-ci soit chimérique (au sens où elle correspondrait à un usage figuratif mettant en valeur symboliquement sa qualité d’hybride fonctionnel) ou non. Ce qui amène à interroger l’interprétation de serpents mythiques de l’Antiquité comme des dragons, comme Python qui n’est décrit par Ovide (Métamorphoses, I, 439) que comme un « serpent » (serpens) énorme et monstrueux, sans marque d’hybridité particulière (mais il faudrait aller consulter d’autres sources antiques pour étayer la thèse, ce que je n’ai pas fait), ou surtout le serpent aborigène dit « arc-en-ciel », qui n’a à peu près rien à voir avec ce qu’on entend communément par « dragon », que ce soit en Europe ou en Asie. En effet, si on peut se poser la question pour l’Antiquité gréco-latine, qui connaît les figures hybrides et donc les chimères, ainsi que des serpents hybrides avérés s’apparentant à des dragons comme l’hydre de Lerne, la question ne semble guère se poser pour la mythologie aborigène, où les figures hybrides semblent rares voire inconnues. Pour le dire autrement, les aborigènes ne pensent pas de la même manière que les Grecs de l’Antiquité, parce que les premiers sont totémistes et pensent en termes d’animaux-totems créateurs du monde, qui impriment à une portion de ce dernier des formes et des qualités qui leur sont spécifiques et qui permettent de ménager une continuité sociale et métaphysique avec les humains du même groupe, et que les derniers sont polythéistes, et voient davantage dans leurs divinités des manières de figurer la mise en relation de certaines qualités aussi bien physiques que spirituelles fondamentalement hétérogènes. Les uns pensent des ancêtres, ou ce que Descola appelle de manière plus précise des « antécédents », les autres des divinités.

Partant, on comprend mal comment Julien d’Huy peut rassembler dans une même famille des récits issus de manières de penser le monde aussi différentes, sans se poser la question du sens accordé à cette figure du dragon (ou en réalité du serpent mythique) par les différents peuples concernés. Étudier la répartition géographique des récits est une chose, resituer ces récits dans un contexte culturel anthropologiquement déterminé en est une autre. Surtout, on l’a déjà dit, on se demande comment il peut considérer comme « dragons » des figures qui n’en sont objectivement pas, au motif qu’il s’agit de serpents mythiques liés à l’eau. Le chercheur dit se fonder sur une définition de Vladimir Propp dans Les Racines historiques du conte merveilleux. Pourtant, dans ce dernier ouvrage, on trouve tout autre chose :

« Le serpent parfois fantastiquement décoré, comme en Australie, domine ; mais nous avons aussi le loup et l’oiseau. Les animaux qui transportent le héros à travers la mer prennent, naturellement, une forme de poisson. Tous ces animaux entreront par la suite dans la composition du dragon. Le dragon n’existe chez aucun des peuples primitifs, des sociétés sans classes qui nous ont occupés. En Australie, par exemple, il existe des serpents énormes, fantastiquement colorés, mais il n’y a pas de ces êtres hybrides comme l’est le dragon. »

Vladimir Propp, Les Racines historiques du conte merveilleux, p. 324.

Si la dimension serpentine de la figure du dragon est donc fondamentale, et peut bien évidemment être mise en relation, par comparaison ethnologique ou littéraire, avec celle d’autres serpents mythiques, il me semble dommageable d’assimiler tout serpent mythique lié à l’eau à un dragon, au risque de nier les spécificités culturelles des différentes occurrences narratives, et surtout de tomber dans des généralités qui ne renvoient plus à grand-chose de tangible.

Trois manières de penser les objets mythiques

Semblent donc s’opposer deux manières d’aborder la figure du dragon. L’une, celle de Julien d’Huy et des phylogénéticiens du conte, fait du dragon avant tout un motif isolable qu’il s’agit de mettre en relation avec d’autres motifs comparables, cette mise en relation prenant la forme d’une généalogie reconstituable par des outils quantitatifs issus de la statistique et de la phylogénétique. L’autre, celle de Philippe Descola et de la plupart des ethnologues, consiste à replacer la figure mythique dans son contexte culturel et social, et à n’opérer des comparaisons avec d’autres objets comparables dans d’autres contextes qu’avec de nombreuses précautions et évaluations qualitatives.

On aura compris où va ma préférence. Il faut souligner toutefois ce que la seconde manière apporte au débat, plutôt que de se contenter d’opposer des méthodes. Les phylogénéticiens du conte tentent en effet de répondre à une question fondamentale, qui est de comprendre comment il se fait qu’on retrouve des récits similaires aux quatre coins du monde, sans qu’aucun lien historique semble exister dans l’histoire récente de diffusion écrite attestée de ces récits qui permettrait d’expliquer facilement cette ubiquité. Ils essayent pour cela de penser la diffusion orale sur un temps long, et tentent de reconstituer cette dernière avec les moyens qu’ils trouvent, et qu’ils empruntent à la biologie évolutionniste. Surtout, ils s’inscrivent contre l’idée d’une universalité de ces récits, qui serait la conséquence d’archétypes psychiques, tels qu’ils sont pensés dans la psychanalyse jungienne. D’une part parce que si ces récits se trouvent aux quatre coins du monde, on ne les trouve toutefois pas partout, raison pour laquelle il faut parler d’ubiquité et non d’universalité. D’autre part parce que le postulat de tels archétypes indémontrables et irréfutables (Popper) pose problème d’un point de vue épistémologique.

Une manière de reposer le débat serait donc de penser que les invariances de récits ne sont ni le fruit d’une diffusion orale sur un temps long, ni la conséquence d’une universalité du fonctionnement de la psyché humaine, mais qu’elles sont le résultat de formes spécifiques porteuses de sens, et caractéristiques de manières similaires de penser le monde : des formes symboliques. À la fois invariables dans les manières qu’elles ont de porter un sens particulier, et variables historiquement car tributaires de manières différenciées d’organiser la société comme de penser la relation des hommes au monde, les formes symboliques permettent me semble-t-il de dépasser la contradiction entre une manière purement matérialiste de voir l’évolution des objets culturels, et un idéalisme universaliste qui apporte plus de problèmes qu’il n’en résout.

Ce que Panofsky a analysé pour la perspective, et que Descola a tenté d’analyser pour les figures visuelles en général, il est peut-être possible de le faire pour les figures littéraires (orales ou écrites) narratives. Plutôt que de découper les récits en mythèmes, ou d’y voir les incarnations d’archétypes universels, il s’agirait donc d’essayer d’y déceler des « configurations symboliques formellement stables » qui renverraient à un ordre du monde spécifique. Qui ne seraient donc ni des universaux, ni de simples conventions arbitraires dont les similarités ne seraient dues qu’à une combinatoire évolutive, mais des manières d’organiser un récit qui font sens dans tel ou tel système de pensée, en rapport avec tel ou tel type d’organisation sociale.

Il semble que, pour une fois, les historiens de l’art aient une longueur d’avance sur ce chapitre, dans la mesure où la notion de forme symbolique y a déjà été exploitée à plusieurs reprises. Meyer Schapiro a écrit un article important, à propos des enluminures médiévales, sur les formes symboliques de la face et du profil ; Charles Rosen et Henri Zerner on interprété la vignette évanescente et sans bords comme une forme symbolique caractéristique de l’esthétique fragmentaliste du romantisme ; Michel Melot a voulu faire de l’objet technique du livre une forme symbolique à part entière. Cette manière d’appréhender les choses est-elle pertinente pour les objets culturels en général, et pour les récits mythiques en particulier ? Ernst Cassirer estimait en tout cas que les formes symboliques ne se trouvaient pas seulement dans l’art, mais dans le langage et dans les objets religieux. Ce terme désigne selon lui :

« toute énergie de l’esprit par laquelle une signification spirituelle est attachée à un signe sensible concret et intimement appropriée à ce signe. En ce sens, le langage, le monde mythico-religieux et l’art se présentent à nous comme autant de formes symboliques particulières. »

Ernst Cassirer, Der Begriff der symbolischen Form im Aufbau der Geistwissenschaften, 1921-1922. (Cité dans Rieber, 2008).

Cela suppose une définition du symbole qui ne soit pas celle de Peirce, c’est-à-dire un signe conventionnel, mais qui comprenne la relation symbolique du signe à son référent comme une relation motivée. Je renvoie pour cela à l’ouvrage Définir l’art d’Alain-Séguy-Duclot, qui comprend une définition du symbole compatible, me semble-t-il, avec celle, cassirérienne, de la forme symbolique. Toute cette réflexion reste ici à l’état d’ébauche, et constitue un beau chantier théorique en perspective, qui permettrait sans doute d’ouvrir à nouveaux frais la question de l’ubiquité des contes et de certaines créatures mythiques. Et, de manière peut-être inattendue, de faire de l’analyse des images un moteur de réflexion pour celle des textes ou des récits de tradition orale.

Bibliographie

  • Philippe Descola, Les Formes du visible, Paris, Seuil, 2021.
  • Julien d’Huy, « Le motif du dragon serait paléolithique : mythologie et archéologie », Bulletin Préhistoire du Sud-Ouest, no 21, 2013, p. 195-215. En ligne : https://halshs.archives-ouvertes.fr/halshs-01099414/document
  • Vladimir Propp, Les Racines historiques du conte merveilleux, Paris, Gallimard, 1983 (1946).
  • Erwin Panofsky, La Perspective comme forme symbolique, et autres essais, Paris, Editions de Minuit, 1975 (1924).
  • Charles Rosen, Henri Zerner, « La vignette romantique et Thomas Bewick », in Romantisme et réalisme, mythes de l’art du XIXe siècle, Paris, Albin Michel, 1986.
  • Meyer Schapiro, Les Mots et les Images, Paris, Macula, 2000 (1973).
  • Michel Melot, « Le livre comme forme symbolique », ENSSIB. En ligne : http://ihl.enssib.fr/le-livre-comme-forme-symbolique
  • Audrey Rieber, « Le concept de forme symbolique dans l’iconologie d’E. Panofsky », Appareil, 2008. En ligne : http://journals.openedition.org/appareil/436
  • Alain Séguy-Duclot, Définir l’art, Odile Jacob, 1998.