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Le château de Barbe Bleue est un labyrinthe

Fin août est sorti un nouvel essai de l’universitaire Jennifer Tamas, chercheuse française en littérature, spécialiste du XVIIe siècle, qui travaille à l’université Rutgers aux Etats-Unis. Après avoir travaillé en 2023 dans son livre Au non des femmes sur la notion de consentement féminin dans les textes de Racine, Perrault ou de Villeneuve, Jennifer Tamas s’intéresse cette fois-ci à un texte en particulier, La Barbe bleue de Perrault, dans un livre dont le titre, Barbe Bleue, contre-enquête. Ce qui fait trembler les hommes (Seuil, 2026), dévoile le programme : il s’agit d’une enquête approfondie, quasi policière, sur les crimes de Barbe bleue, mais aussi et surtout sur les enseignements que nous apportent les relations tendues entre Barbe bleue et son épouse concernant les rapports entre hommes et femmes aujourd’hui. L’autrice confirme ainsi son intérêt pour l’histoire de la représentation des rapports amoureux et des relations entre hommes et femmes dans la littérature, en se saisissant d’un texte fondateur particulièrement important, Barbe bleue étant devenu, à l’instar de Don Juan ou Faust, un mythe littéraire dont la présence se retrouve partout dans la culture, populaire ou non, depuis l’époque de Perrault.

Ma position

Une fois n’est pas coutume, je vais m’appesantir sur l’endroit d’où je parle. Je suis professeur documentaliste, affecté à plein temps dans un collège en Indre-et-Loire, et c’est donc dans mon temps libre que je mène des recherches en histoire de l’art en tant que chercheur associé au laboratoire Intru de l’université de Tours. Mon temps consacré à la recherche est de ce fait nécessairement très limité, et je n’ai accès à aucune bourse ou aucun financement qui me permettraient de prévoir des séjours de recherche m’autorisant à mettre au jour de nouveaux corpus ou de nouvelles archives, dépendant fortement de ma bibliothèque universitaire locale et de ce que je peux arriver à trouver sur Internet (qui ne contient pas tout, loin de là) pour me documenter. Depuis plusieurs années (au moins depuis 2023), je travaille sur la réception du conte Barbe bleue, sous l’angle iconographique notamment, et depuis 2024 environ j’ai commencé à poser les bases d’un livre sur le sujet, encore en cours d’écriture.

Il est donc délicat pour moi de voir paraître, sous la plume d’une chercheuse professionnelle, dont c’est le métier de publier des livres, un livre sur un sujet assez proche du mien. Mon angle sera nécessairement assez différent : mon point de vue est celui d’un historien de l’art, qui analyse et interprète des images au regard d’un contexte historique et culturel, et je m’intéresse davantage à la réception du texte de Perrault que Jennifer Tamas, qui s’appesantit essentiellement sur son contexte de création. Malgré tout, le fait est que Jennifer Tamas adopte un point de vue très proche de l’un de ceux que je voulais aborder dans mon livre : analyser la figure de Barbe bleue à l’aune des nombreuses réflexions contemporaines sur les violences sexuelles et sexistes : féminicide, culture du viol, #metoo, procès Pelicot…

Dont acte. Il faut dépasser ce premier sentiment de gêne ou d’envie, qui compare à mon désavantage des contextes professionnels très différents au sein duquel des recherches similaires sont menées. Il me faut me dire que mon propre travail sera nécessairement assez différent de celui de quelqu’un d’autre, nourri par un bagage intellectuel singulier, un point de vue propre, une manière d’écrire et des habitudes de raisonnement spécifiques. Il faut, surtout, se garder d’une réaction de défense de pré carré qui nuit au libre fonctionnement de la recherche académique, et qui peut générer des biais de lecture : le sujet « Barbe bleue » n’appartient à personne, et d’ailleurs Jennifer Tamas est loin d’être la première à s’en être emparée ces dernières années (en France Alain Montandon, Florence Fix, Hermeline Pernoud ou Pierre-Emmanuel Moog s’y sont notamment intéressé). En somme, je dois dépassionner ma lecture du livre de Jennifer Tamas, et le considérer pour ce qu’il est, indépendamment des affects que j’ai pu éventuellement avoir à sa lecture, pour avoir une appréhension claire et rationnelle de son travail. Prendre du recul, laisser le temps mûrir la réflexion après lecture.

Un livre intelligent

Et le fait est que, recul pris, le livre de Jennifer Tamas s’avère indubitablement intelligent. Il s’agit donc d’une enquête, qui décortique lentement le texte de Perrault, et qui chapitre par chapitre tente d’en donner une explication en multipliant les hypothèses de lecture, fondées notamment sur une interprétation à l’aune du contexte juridique et moral de l’époque. Analyser les relations entre époux dans ce texte publié en 1697 semble en effet difficile sans une appréhension des normes juridiques et sociales du mariage à l’époque de Louis XIV, ce qui conduit même la chercheuse à faire de ce texte une « archive de l’imaginaire nuptial ». Beaucoup de questions sont explorées au fil du livre. Comment expliquer que la jeune femme passe, à propos de Barbe bleue, du dégoût au désir (chap. 1) ? Barbe bleue n’a aucun enfant : derrière la violence du personnage, n’y aurait-il pas un enjeu lié à la reproduction, et à la défloration d’une nuit de noces qui n’est jamais décrite dans le texte (chap. 2) ? Que signifie exactement le fait, pour Barbe bleue, de conserver les cadavres de ses anciennes épouses dans son cabinet interdit (chap. 3) ? Pourquoi le motif de la curiosité a-t-il amené Barbe bleue à tuer ses anciennes femmes, et en même temps a permis à la dernière, à l’inverse, de se libérer de son époux monstrueux (chap. 4) ? Comment se fait-il que Barbe bleue réagisse de manière aussi violente à la désobéissance de sa femme : n’aurait-il pas peur de quelque chose (chap. 5) ? En fin de conte, c’est Barbe bleue qui est assassiné : derrière cette histoire de meurtre de femmes ne se cacherait-il pas une peur du meurtre des hommes (chap. 6) ? L’émancipation des femmes ne devrait-elle pas passer par une existence hors mariage, telle que la pense Gabrielle Suchon à l’époque de Perrault (chap. 7) ?

La lecture du texte de Perrault se nourrit non seulement des travaux déjà existants sur le sujet (Ute Heidmann, Pierre-Emmanuel Moog, Alain Montandon…), mais aussi de nombreux travaux sur la société d’Ancien Régime, les droits qui y ont cours, les mœurs et les crimes qui la parcourent, les débats littéraires et moraux, notamment concernant la galanterie et l’émancipation des femmes, qui y prennent place. Surtout, elle met au jour des documents d’archives, qui permettent, selon les méthodes de la micro-histoire, de « faire parler » des micro-événements, des faits divers, en les mettant en relation avec un contexte moral, politique ou juridique plus large, qui évoque des questions laissées la plupart du temps sans réponse dans le récit écrit par Perrault. Enfin, Jennifer Tamas se saisit de certains éléments de réception et d’intertextualité du texte perraltien pour mieux en faire ressortir les singularités ou en élucider les énigmes : sa réécriture par Anatole France, ses variations dans les contes de tradition orale ou dans les versions très différentes que donnent Mme d’Aulnoy (Le Prince marcassin) ou Mme de Murat (Le Roi porc) du récit d’une union avec un « époux monstrueux », ses sources dans le conte de Psyché d’Apulée.

Il s’est donc agi ici avant tout de faire des liens entre beaucoup d’éléments très différents, et c’est en ce sens que le livre de Jennifer Tamas est intelligent, dans la mesure où, étymologiquement, l’intelligence renvoie à l’idée de faire le tri et d’établir des relations entre les choses (préfixe inter : entre, parmi ; radical lego : recueillir, choisir). Le lien fait entre le meurtre de Barbe bleue et l’affaire Tiquet, par exemple, éclaire d’un jour nouveau le texte de Perrault, qui permettrait d’y voir une mise en garde des hommes vis-à-vis des femmes qui tenteraient de tuer leur mari. Si la chronologie, que ne rappelle pas explicitement l’autrice, empêche de voir dans le récit de Perrault, écrit dès 1695, une allusion directe au fait divers qui a éclaté en 1699 et s’est terminé avec la condamnation à mort d’Angélique-Nicole Carlier, épouse Tiquet, pour tentative de meurtre sur son mari, les échos symboliques en demeurent éclairants : « tout désordre conjugal remet en question l’ordre patriarcal » (p. 197).

De même, la chercheuse rappelle à de nombreuses reprises à quel point le contexte matrimonial est à l’époque délétère et générateur de tensions entre époux. Non seulement les mariages arrangés, dans les classes sociales supérieures, étaient la règle, inscrivant les rapports nuptiaux sous le signe de la méconnaissance des principaux concernés ainsi que sous celui des transactions financières, mais la soumission de l’épouse à son mari relevait d’une norme juridique, morale et religieuse. Par ailleurs, l’ignorance dans laquelle étaient élevées les jeunes filles ne favorisait pas une compréhension éclairée des enjeux physiques de la nuit de noces, ni de la vie quotidienne sous le joug des maris. Dans ce contexte, Jennifer Tamas rappelle de manière pertinente que Perrault, certes ennemi du misogyne Boileau dans la Querelle des Anciens et des Modernes, se fait néanmoins dans l’Apologie des femmes l’avocat avant tout du mariage et de la sujétion des femmes à leurs maris, plutôt que d’une émancipation de ces dernières. Il est difficile en effet de faire de Perrault un féministe avant l’heure, ce qui se constate assez bien dans son conte en vers Grisélidis, ainsi que dans les deux moralités que l’écrivain ajoute à La Barbe bleue pour, nous dit la chercheuse, contrebalancer le fait que l’épouse « s’en sort à la fin » : l’une pour condamner l’éternelle curiosité des femmes, l’autre pour repousser dans un « autrefois » révolu la brutalité des maris, et laisser clairement entendre que les femmes de son époque ne sont pas à plaindre. Derrière ces moralités, il serait ainsi possible de lire

« une angoisse sourde qui travaille […] la société d’Ancien Régime et dont il reste quelque chose aujourd’hui. Les hommes redoutent d’être instrumentalisés à leur tour puisque leurs biens les muent de facto en poules aux œufs d’or. […] Si le texte de Perrault est à ce point complexe, c’est peut-être aussi pour montrer que le mari, tout comme sa femme, sont aveuglés par leurs intérêts et leurs passions : l’éblouissement du pouvoir s’amalgame à l’émoi sexuel. » (p. 166)

La Barbe bleue, un texte à pistes multiples

Jennifer Tamas fait justice à la complexité du texte de Perrault, en se gardant d’en faire une lecture clairement univoque. Par exemple, au sujet du cabinet interdit, elle explore successivement les pistes du cabinet d’illusions destiné à impressionner les épouses (l’épouse n’ayant vu les cadavres qu’à travers le miroir indirect et impossible d’une flaque de sang caillé), du cabinet de curiosités permettant d’y conserver une collection macabre, du tombeau permettant de garder le souvenir des épouses défuntes, ou encore d’un garde-manger satirique fonctionnant comme un saloir destiné à faire mûrir une chair trop tendre et trop encline à l’adultère. Mais au final, la chercheuse adopte la thèse d’un coffre-fort permettant de soustraire à la vue les preuves de la mort de ses précédentes épouses (qui ne sont sinon réputées que disparues) afin d’éviter d’avoir à reverser aux familles des défuntes les dots obtenues lors de ses différents mariages. « C’est ainsi que l’on peut lire La Barbe bleue comme un conte d’appropriation, c’est-à-dire d’expropriation des femmes. » (p. 109) Si la piste du coffre fort recueille la préférence de la chercheuse, elle n’annule toutefois pas complètement la pertinence des autres : l’idée de garde-manger, par exemple, pourrait rester opérante à titre métaphorique, dans la mesure où l’appropriation des biens des femmes peut être métaphorisée en dévoration ; il en est de même avec celle du cabinet de curiosités. S’il est clair que Jennifer Tamas préfère la piste du cabinet coffre-fort, elle ne conteste à aucun moment de manière explicite la pertinence des autres pistes, qu’elle prend au contraire le temps d’explorer, non (semble-t-il) pour les démonter ou les contester, mais pour établir la complexité polysémique du texte dont elle s’occupe.

Le fait est, pourtant, que Jennifer Tamas semble parfois se perdre dans toutes les pistes qu’elle met au jour, et « naviguer à vue » dans un texte dont la complexité ne cesse de s’épaissir au fur et à mesure de l’essai. Pourquoi par exemple, pour rester sur le sujet du cabinet, la chercheuse estime-t-elle que les réécritures récentes du récit perraltien par Amélie Nothomb (Barbe bleue, 2012) ou Le Silence des Agneaux (Thomas Harris, 1988) faisant du personnage un serial killer esthète (on pourrait y ajouter entre autres celle d’Angela Carter dans The Bloody Chamber) auraient moins de pertinence quand il s’agit « d’inférer de ces horreurs ce qu’elles réveillent dans l’imaginaire des femmes et des hommes du XVIIe siècle » (p. 102) ? L’argument de l’anachronisme d’une telle lecture reste bien entendu possible, mais dans ce cas pourquoi rendre opérante, dans un autre chapitre, l’intertextualité de la version d’Anatole France, qui est longuement analysée pour montrer que « la postérité de cette figure culturelle, jusqu’à aujourd’hui, permet de saisir comment se construit la permanence de la culpabilité des femmes » ? Je ne veux pas ici dire, bien au contraire, que Jennifer Tamas a tort quand elle met en valeur les mécanismes de transfert de culpabilité de l’homme vers la femme, prégnants dans le texte de Perrault comme dans celui de France, mais simplement souligner que le recours à tel ou tel aspect de la fortune culturelle du texte semble parfois motivé surtout par le désir de la chercheuse de privilégier une piste d’interprétation plutôt qu’une autre. Il pourrait à l’inverse lui être demandé, dans un refus du deux poids deux mesures, de choisir entre deux options méthodologiques : admettre que la fortune culturelle des textes dit quelque chose des textes eux-mêmes et de leur sens profond – il apparaît dans ce cas injuste de privilégier telle version (France) plutôt que telle autre (Nothomb) ; ou bien admettre que toutes les réinterprétations artistiques ultérieures du récit de Perrault sont des recréations qui parlent plus d’elles-mêmes que du texte d’origine – et dans ce cas il est impossible de s’en servir pour comprendre « ce qu’elles réveillent dans l’imaginaire des femmes et des hommes du XVIIe siècle ».

Il me semble néanmoins que cette opposition méthodologique est caricaturale, et que les réinterprétations artistiques ultérieures d’un mythe littéraire peuvent tout aussi bien révéler un angle inaperçu du texte tel qu’il a pu être compris à l’époque de sa première publication, que trahir le sens de ce texte en le poussant dans une direction qui n’était pas la sienne à l’origine. Or, en l’espèce, les réécritures de Nothomb ou de Carter me semblent tout aussi pertinentes, voire davantage que celle de France, pour comprendre les enjeux moraux à l’oeuvre derrière le texte de Perrault, y compris en son siècle. Concrètement, cela veut dire que l’idée d’un cabinet de curiosités ne doit pas seulement être mise en valeur pour son « potentiel horrifique » (p. 102), mais aussi parce qu’elle pointe vers l’idée d’une violence masculine qui passe par le démembrement et l’exposition des corps, idée qui est loin d’être étrangère au XVIIe siècle, si l’on en croit les arguments d’Ivan Jablonka dans La Culture du féminicide (Seuil, 2025). Certes, les corps du cabinet interdit ne sont jamais « exposés » comme des écorchés pouvaient l’être dans des cabinets de curiosités, et sont au contraire tenus loin des regards. Mais cette incohérence avec la thèse du « cabinet de curiosités » ne pèse pas lourd, si l’on considère tout de même d’une part la coïncidence lexicale du terme « cabinet de curiosités » avec l’un des motifs principaux du récit de Perrault, d’autre part l’idée que l’ouverture du cabinet de Barbe bleue permet, comme dans un cabinet de curiosités, d’apprendre un certain nombre de choses jusque-là inconnues, les enjeux du savoir s’articulant bien entendu avec ceux du pouvoir. Il semble difficile, du coup, de lire Jennifer Tamas dans son chapitre suivant sur la question de la curiosité et de la libido sciendi des femmes moquée, contrainte et empêchée par les hommes, sans se souvenir que le cabinet qui permet une émancipation féminine dans le récit de Perrault attise, justement, la curiosité de l’épouse, et se révèle, malgré son horreur, éclairant et merveilleux (sur un mode cauchemardesque), exactement comme un cabinet de curiosités est censé favoriser la connaissance et l’émerveillement des yeux aussi bien que de l’entendement. Dans le dictionnaire de Furetière (1690) , la curiosité est définie comme « désir, passion de voir, d’apprendre les choses nouvelles, secrètes, rares et curieuses. Il y a une bonne et une mauvaise curiosité. » Mais elle renvoie aussi à « la chose même qui est rare, secrète, curieuse. Il y a à Paris plusieurs cabinets remplis de belles curiosités. » Dans les deux acceptions, subjective et objective, la curiosité permet de qualifier une relation d’attirance, d’attrait, de désir, du fait certes d’une qualité morale du sujet, mais aussi de la beauté, ou du caractère rare, nouveau ou secret de l’objet. N’y a-t-il pas là matière à une exploration des ressorts de la pulsion scopique mise en œuvre dans La Barbe bleue ?

Un livre écrit trop rapidement

On pourrait donc suivre plus loin qu’elle ne l’a fait certaines pistes ouvertes puis refermées par Jennifer Tamas. En tout état de cause, il peut difficilement lui être reproché de les avoir ouvertes, mais peut-être de les avoir refermées de manière un peu rapide. Il s’avère que, au fil de la lecture, on s’aperçoit que c’est dans l’ensemble de l’essai que certains points sont passés, évacués, analysés trop rapidement. Parfois, il apparaît que ce sont des points peu importants, qui ne remettent pas en cause la lecture globale que fait l’autrice du texte de Perrault ; parfois, il s’agit au contraire de points névralgiques. Je n’en ferai pas ici un compte rendu exhaustif, mais il me semble important de faire remarquer certains choix lexicaux peu pertinents, digressions inutiles, interprétations malheureuses.

Fig. 1. Incipit du conte dans la 1re édition des Histoires ou contes du temps apssé, Paris, Claude Barbin, 1697. Gravure d’Antoine Clouzier.

Parmi les points « anecdotiques », qui relèvent du détail mais ne remettent pas en cause les thèses de l’autrice :

  • Quand Jennifer Tamas analyse les paroles de Barbe bleue, qui menace son épouse en lui disant que, en cas de désobéissance : « il n’y a rien que vous ne deviez attendre de ma colère », elle écrit que cela signifie « au contraire qu’il faut s’attendre à tout d’un mari. Barbe bleue euphémise la violence au moment où il suggère son caractère illimité. Le texte expose de façon limpide la logique perverse de l’intimidation. » (p. 131) Si je ne peux que tomber d’accord sur le fait que Barbe bleue menace son épouse du pire et qu’elle doit s’attendre à tout, il me semble qu’il n’y a pas ici d’euphémisme, mais au contraire une insistance, du fait de la double négation, sur le fait que l’épouse doit s’attendre à « rien », qui en français classique peut renvoyer parfois de manière pleine à « quelque chose » (Dictionnaire de l’Académie, 16941). Il me semble donc qu’ici Barbe bleue est parfaitement clair dans son intimidation, et que la double négation qu’il utilise a pour fonction d’exagérer, voire d’hyperboliser sa menace, plutôt que de la réduire ou de l’euphémiser. Partant, il ne s’agit pas à cet endroit précis d’un marqueur permettant de déduire une « logique perverse de l’intimidation ». Cette intimidation est perverse en effet, puisque Barbe bleue dit une chose puis son contraire en montrant la clé d’un côté, et en interdisant de l’utiliser de l’autre ; toutefois cette perversité ne se manifeste pas au moment d’expression de la menace, mais à celui d’expression de l’interdiction. Pour le dire autrement : Barbe bleue est présenté clairement et sans ambiguïté par le texte comme colérique et menaçant, même si ses intentions quant à ce qui doit être fait de la clé (veut-il que sa femme l’utilise ou non ?) restent troubles, et peuvent de ce fait laisser au lecteur la possibilité d’imaginer une manipulation psychologique.

  • Jennifer Tamas écrit (p. 116) que la morale de Perrault « a été effacée de la plupart des versions destinées aux enfants ». Il semble au premier abord évident que le champ éditorial de l’édition pour la jeunesse a pu, depuis sa naissance au XVIIIe siècle, favoriser un tel caviardage, étant donné les enjeux éducatifs qui le parcourent et qui ont pu légitimer nombre de modifications éditoriales, la plupart du temps non avouées. Malgré tout, il suffit de se rendre en bibliothèque aujourd’hui pour aller consulter des albums ou anthologies reprenant le texte de Perrault, et y voir reproduites les moralités en excipit. (Les moralités sont par exemple absentes de l’album illustré par Dedieu pour Gallimard, mais présentes dans l’album illustré par Elsa Oriol chez Kaléidoscope, dans celui illustré par Frédéric Bélonie chez Actes Sud, ou dans Le Grand Livre de contes de Gallimard Jeunesse…). On ne voit donc pas ce qui vient motiver le « la plupart » de la chercheuse, qui aurait pu être plus prudemment remplacé par un « souvent », voire un « parfois ». Ce n’est bien sûr ici qu’un micro-détail d’écriture qui ne remet rien en cause du reste de l’ouvrage, mais qui montre que la chercheuse a écrit parfois un peu trop rapidement, sans vérifier ce qu’il en est réellement des choses qu’elle affirme : peut-être a-t-elle raison, mais il s’agirait d’aller vérifier sur pièces.

  • Quand elle développe la piste du cabinet d’illusions (ce ne sont pas ses termes, mais les miens, au vu de son hypothèse selon laquelle le cabinet interdit et son contenu relèveraient d’« une mise en scène destinée à nous terroriser et à conditionner les jeunes femmes », p. 96), Jennifer Tamas émet l’hypothèse que les femmes auraient été tuées ailleurs, puis leurs corps traînés jusqu’au cabinet, hypothèse par ailleurs tout à fait plausible étant donné que Barbe bleue, au moment d’égorger sa femme, ne se situe pas dans le cabinet mais en bas des escaliers. Jennifer Tamas écrit ici pour appuyer cette hypothèse : « À la fin du conte, on voit bien que Barbe bleue tire sa femme par les cheveux pour l’égorger ailleurs que dans le cabinet. » (p. 96). Or, le texte dit tout autre chose, à savoir que « la prenant d’une main par les cheveux, et de l’autre levant le coutelas en l’air, il allait lui abattre la tête2. » Si Barbe bleue tient les cheveux de sa femme d’une main, ce n’est donc pas pour la tirer vers un autre endroit (ce qui irait par ailleurs contre l’idée d’une femme abattue à un endroit et de son corps conservé dans un autre…), mais simplement pour dégager sa nuque et faciliter la décollation, comme le représente par ailleurs clairement la gravure de Clouzier accompagnant l’édition originale de 1697 (fig. 1).

  • Dans son premier chapitre, la chercheuse reprend l’association psychanalytique traditionnelle faisant de la clé un symbole phallique, les deux – pénis et clé – étant de forme oblongue et de nature à pénétrer un orifice. Pour cela, elle met en valeur une version populaire du conte, écossaise, où l’époux monstrueux (ici un cheval) décapite ses femmes à l’aide d’une hache. Jennifer Tamas en conclut : « Les symboles phalliques s’accumulent d’un conte à l’autre. Du coutelas à la hache en passant par la clef qui, dans l’illustration de Gustave Doré, est tellement énorme qu’elle fait loucher Barbe Bleue, les objets verticaux et tranchants n’en finissent pas de faire saigner les jeunes femmes. » (p. 63-64) Quatre choses ne vont pas ici.

    • La première est qu’il est difficile de faire de la hache un symbole phallique, car si c’est une arme coupante, elle n’est pas pénétrante (arme de taille et non d’estoc), et ne peut donc que difficilement être associée à un phallus.

    • La deuxième est que, de manière similaire, il est difficile de faire de la clé un « objet tranchant », et que par ailleurs un phallus n’est pas tranchant mais pénétrant (c’est d’ailleurs pourquoi la clé, pénétrante, peut être considérée comme un symbole phallique).

    • La troisième est que, dans l’image de Gustave Doré (fig. 2), Barbe bleue ne louche pas. Jennifer Tamas a raison de souligner le fait que l’illustrateur insiste avec force sur le motif de la clé, éminemment visible parce qu’il se situe au centre de la gestuelle des deux protagonistes, mais aussi parce que la clé du cabinet interdit est d’une grosseur supérieure aux autres clés du trousseau, contrairement d’ailleurs au texte de Perrault qui la présente comme « petite » (il eut été intéressant que l’autrice fasse remarquer ce paradoxe !). En revanche, il est manifeste que Barbe bleue, dans l’image de Doré, a le regard tourné vers sa femme, et non vers la clé : c’est le regard de l’épouse qui, au contraire, semble rivé à la clé qu’elle s’apprête à prendre dans ses mains. Barbe bleue ne louche donc pas, ses yeux sont exorbités pour montrer sa colère et surtout son autorité (il « fait les gros yeux »). D’ailleurs comment pourrait-il loucher sur une clé si celle-ci est énorme ? Et le fait de loucher ne le rendrait-il pas ridicule alors même que le personnage représenté par Doré se veut terrifiant ?

    • La dernière, enfin, est plus gênante et moins anecdotique : il s’agit d’un problème de méthode, qui consiste à déduire de l’omniprésence (on l’a vu très discutable) d’un motif dans plusieurs objets culturels (textes, récits de tradition orale, images) son importance dans l’analyse d’un seul objet (ici le texte de Perrault). En d’autres termes, ce n’est pas parce qu’on voit des objets phalliques dans plusieurs versions ou réécritures de Barbe bleue, qu’on peut en déduire son importance dans la version de Perrault en particulier. Bien au contraire, on peut se demander s’il ne s’agit pas ici d’un biais interprétatif dû à la fréquentation d’autres versions, voire d’un anachronisme au mauvais sens du terme : ici la projection d’une grille de lecture psychanalytique du XXe siècle sur un texte de l’Ancien Régime. La psychanalyse ayant, à l’instar de la philosophie, prétention à l’intemporalité de son point de vue, les choses resteront à l’état de la discussion savante, mais il est en tout cas difficile méthodologiquement de déduire d’une illustration du XIXe siècle le fait que des motifs phalliques travailleraient en profondeur un texte du XVIIe siècle : ce n’est pas que cela serait faux en soi, mais il faudrait le montrer à partir du texte lui-même et de son contexte direct, et non à partir d’objets culturels ultérieurs qui en constituent autant de réinvestissements sémantiques.

  • Toujours dans le second chapitre, on aurait aimé que, à un moment ou un autre de son argumentation concernant l’importance culturelle de la défloration et du sang des premières noces, l’autrice indique que, d’un point de vue biologique, la rupture de l’hymen n’est pas du tout une conséquence systématique du premier rapport sexuel, et donc de la « défloration » d’une jeune fille. Non seulement certaines jeunes filles n’ont pas d’hymen, mais la plupart des premiers rapports vaginaux conduisent à une détente de cette membrane non entièrement close se trouvant à l’entrée du vagin, et non à une déchirure. Partant, l’idée que le saignement doit nécessairement accompagner la fin de la virginité est tout à fait culturelle (ce que Jennifer Tamas ne mentionne qu’en passant en situant p. 60 cette question dans « l’histoire des représentations ») : cela aurait pu avantageusement être souligné, développé par l’autrice pour insister sur le caractère coercitif du contrôle masculin des corps féminins qui en l’espèce ne correspond pas à la réalité biologique des corps. Sans cette précision le lecteur non averti a au contraire l’impression que cette histoire de défloration sanglante est fondamentale dans la sexualité humaine y compris du point de vue biologique, ce qui est faux.

  • Dans le sixième chapitre, l’autrice montre qu’il y a un changement de rapport de force entre les époux à la fin du conte, le mari étant féminisé et donc placé en situation dominée du fait de l’emploi d’un déterminant féminin au moment où il est mis à mort : « Sa femme le plume et récupère tout le capital des épouses précédentes. Elle jouit alors d’un statut enviable au XVIIe siècle, celui de veuve. Elle gagne une identité juridique. Perrault montre un homme victime de sa femme : la Barbe bleue, ce féminin soulignant soudain que le rapport de force s’inverse. » (p. 185, c’est l’autrice qui souligne) Or, ce déterminant est employé dès le début du conte, à un moment, donc, où Barbe Bleue occupe une position dominante et n’est pas encore renversé : « La Barbe bleue pour faire connaissance, les mena avec leur mère, et trois ou quatre de leurs meilleures amies, et quelques jeunes gens du voisinage, à une de ses maisons de campagne, où on demeura huit jours entiers3. » Le féminin n’apparaît donc pas de manière « soudaine », puisqu’il apparaît en réalité en outre dès le titre du conte (fig. 1). La thèse d’un renversement général de la situation entre les époux n’est certes pas bousculée, qui se constate déjà à une lecture naïve du récit, mais l’accord en genre du déterminant n’y fait rien, et la micro-lecture du texte ici n’est pas pertinente.

  • Dans le septième chapitre, Jennifer Tamas affirme que le mot château « n’apparaît nulle part » dans le texte (p. 216), ce qui est vrai pour l’édition de 1697, mais faux pour le manuscrit de 1695, où il apparaît tout à fait4. Cela ne remet pas en cause l’idée de brouillage ou d’« ambiguïté géographique » orchestrée par Perrault, bien au contraire, mais permet en partie d’expliquer pourquoi l’illustration (fig. 1), qui représente un château médiéval, ne « colle » pas avec le texte qui semble plutôt faire état d’une demeure en ville : si l’illustration de 1697 représente un château, c’est parce qu’elle interprète celle de 1695 où l’idée de château restait en partie accréditée par le texte. En revanche, on aurait aimé que l’hypothèse de lecture de Pierre-Emmanuel Moog comme quoi la maison de Barbe Bleue se situe à Saint-Germain-des-Prés, toute séduisante qu’elle soit, ne soit pas traitée tout au long de l’ouvrage par l’autrice comme quelque chose de parfaitement démontré : comme elle le dit elle-même par ailleurs, le texte de Perrault reste sur ce point fondamentalement ambigu.

Fig. 2. Gustave Doré, illustration pour La Barbe bleue, dans Charles Perrault, Contes, Paris, Hetzel, 1862.

 

Maintenant les points plus structurels, ou plus importants du point de vue de l’argumentation générale de l’ouvrage.

Dans son premier chapitre, Jennifer Tamas met au jour de manière particulièrement pertinente et informée les « injonctions contradictoires qui structurent la société d’Ancien Régime » (p. 42). Éduquées dans l’ignorance et dans un idéal de pureté virginale, les jeunes filles sont ensuite amenées à devoir accepter, voire désirer contre leur propre gré leurs maris : « à désirer la violence de son mari et à violenter son propre désir » (p. 42) ; parallèlement, les hommes doivent chérir au plus haut point la virginité physique et morale de leurs épouses, gage de leur valeur morale, mais aussi continuer à les aimer une fois qu’elles sont « devenues femmes ». Ces injonctions contradictoires irriguent en profondeur l’histoire de La Barbe bleue, mais Jennifer Tamas croit pouvoir en voir une preuve supplémentaire dans le fait que, dans certaines réécritures du récit de Perrault plus ou moins proches de l’hypotexte (The Bloody Chamber d’Angela Carter, ou encore le genre très contemporain de la dark romance), un désir trouble vis-à-vis d’un mari ou d’un compagnon violent se fait jour dans la psyché des jeunes femmes. Le désir sexuel se mêlerait de lui-même de dégoût, de peur ou d’appréhension, dans une sorte de relation sado-masochiste qui ne dirait pas son nom, et permettrait de mettre au jour un phénomène sinon universellement, du moins très largement partagé : « Les réécritures de La Barbe bleue font écho à une expérience que tout un chacun (ou chacune) peut avoir vécue : nous n’avons parfois aucun doute que l’être qui nous attire nous fera du mal, même si un désir irrépressible nous pousse à nous engouffrer dans cette brèche. » (p. 51) L’autrice termine son chapitre en développant ce principe de « souffrance-plaisir » d’abord dans le registre de « l’expérience biologique des corps féminins » (p. 52), ensuite dans celui de l’expérience mystique du Christ.

  • Jennifer Tamas explique donc à cet endroit que le corps des femmes est « marqué d’un rapport au sang et à la souffrance : règles, pénétration, accouchement », ce qui est difficilement contestable (sauf, on l’a vu, et heureusement pour la sexualité féminine, en ce qui concerne la pénétration). Mais le long développement suivant, qui décrit ce qui se passe dans un accouchement qui s’accompagne de douleurs telles qu’aucun homme ne pourrait en vivre, mais aussi « de la plus extatique des euphories » du fait de la sécrétion d’endorphines, semble sans rapport aucun avec le rapport amoureux dont il est question dans le texte de Perrault comme dans ceux de Carter ou des autrices de dark romance. Aussi apparaît-il pour le moins étrange, pour ne pas dire cavalier, de rapprocher le phénomène biologique de l’accouchement du principe masochiste de « souffrance-plaisir », qui à priori relève de la sexualité – et d’une sexualité bien spécifique, qui ne peut en aucun cas être élargie à l’ensemble de la sexualité féminine – et non de la reproduction. On pourra bien sûr dire que sexualité et reproduction sont liées, ne serait-ce que parce qu’elles concernent les mêmes organes, mais faire de la seconde la cause de la première, comme semble le faire Jennifer Tamas, me semble problématique de deux points de vue. Tout d’abord, il me semble que cela relève d’une centration de la sexualité féminine sur les organes génitaux, comme l’indique l’accumulation « règles, pénétration, accouchement », alors même qu’une vision à la fois plus objective et positive de la sexualité féminine fait du corps entier un sujet de plaisir. Ensuite, il me semble qu’en réduisant le principe de souffrance-plaisir à une question d’habituation du corps des femmes à la souffrance, ou à une association symbolique du plaisir sexuel aux douleurs du bas-ventre, l’autrice ne fait justice ni à la réalité de ce qui se passe dans une relation masochiste, qui relève en bonne partie d’un désir psychologique d’anéantissement de soi et non seulement de souffrance physiologique (on pourra relire Sacher-Masoch pour s’en convaincre), ni à la réalité non masochiste des aspirations sexuelles d’une part non négligeable (majoritaire…?) des femmes. En tout état de cause, il est à minima étrange de lire ce passage sur l’accouchement à la fin d’un chapitre consacré en grande partie au désir sexuel féminin : d’abord parce que je ne pense pas qu’il serve beaucoup le propos de l’autrice, ensuite parce que la distinction n’est jamais très évidente dans ce passage entre ce qui relève du biologique et ce qui relève du culturel, ce qui n’est pas sans provoquer une certaine gêne d’un point de vue féministe qui viserait à distinguer aussi clairement que possible entre sexe et genre. Jennifer Tamas voudrait-elle dire ici que, parce que les femmes portent leurs accouchements dans un mélange de douleur et d’euphorie, elles seraient destinées à désirer la souffrance dans leurs plaisirs ? Ce n’est probablement pas ce qu’elle veut dire, mais c’est ce que son texte laisse clairement entendre.
  • Lier ensuite cette question de la souffrance-plaisir à l’oeuvre dans le corps des femmes parturientes aux « extases mystiques » du Christ me semble encore plus malvenu. « Si le destin corporel des femmes a été fondé sur l’expérience d’une souffrance-plaisir (de la défloration à l’injonction d’enfanter dans la douleur), sa traduction symbolique pour le corps des hommes apparaît à travers le Christ porté en croix. » (p. 53) Tout d’abord, parler d’« injonction d’enfanter dans la douleur » peut renvoyer à deux choses : soit à l’injonction divine à enfanter dans la douleur dans le récit biblique de la Genèse lors du renvoi d’Adam et Eve du jardin d’Eden, soit à une injonction patriarcale qui, dans certaines cultures ou religions, interdirait aux femmes l’anesthésie locale lors des accouchements. Dans les deux cas, il s’agit de phénomènes culturels, qui comme pour la défloration sont certes à mettre en relation avec une expérience physiologique largement partagée, mais ne sont pas me semble-t-il à mettre en relation avec un quelconque « destin corporel », sauf à mettre sur le banc de touche des décennies de réflexion féministe, ou bien au contraire à considérer ce « destin corporel » encore une fois comme une injonction culturellement déterminée, mais encore faudrait-il dans ce cas le préciser. Quant au fait de vouloir traduire cette « souffrance-plaisir » de l’accouchement dans le corps masculin du Christ, cela me semble relever de la libre association d’idées plutôt que d’une véritable mise en relation relevant de l’histoire culturelle. Il est tout à fait vrai en effet que l’extase mystique a pu dans l’histoire des mystiques et des martyres, chez Thérèse d’Avila par exemple, ou dans la représentation iconographique de saint Sébastien, emprunter les voies d’une sensualité qu’on peut rapprocher de celles d’une extase sexuelle. Mais dans la théologie catholique classique qui est celle de la France de Perrault, la souffrance du Christ ne s’accompagne d’aucun plaisir, plaisir qui ne peut de ce fait se constater dans le tableau du Christ mort soutenu par deux anges de Bellini décrit par l’autrice (de quelle version veut-elle d’ailleurs parler, celle de Berlin ou de Venise ?). Dans ce tableau en effet le Christ est mort, non mourant. Partant, il ne peut ressentir aucun plaisir positif, et seul un sentiment de quiétude ou d’apaisement a pu être déposé sur les traits du Christ par le peintre. En tous les cas, et même si l’on admettait la possibilité (très discutable) d’une souffrance-plaisir du Christ, il me semble impertinent, pour ne pas dire gênant eu égard à la spécificité des souffrances féminines, de comparer sa condition à celle des femmes parturientes. Et de toute façon hors de propos d’établir la moindre relation entre la Passion du Christ et l’histoire de Barbe bleue : à tout le moins, on peut considérer que s’il s’agit là d’une digression, elle nous emmène vraiment très loin du sujet principal.

Dans le deuxième chapitre, Jennifer Tamas se propose de revenir sur les enjeux de la nuit de noces, celle-ci n’étant pas décrite ni même mentionnée dans le texte de Perrault. Le sujet serait « occulté » (p. 59), l’accès à la scène de consommation du mariage serait « barré » (p. 60), et l’autrice va même jusqu’à supposer que « pour respecter les bienséances de l’époque, [Perrault] passe sous silence le moment de la défloration » (p. 61) en ne mentionnant pas le sang du premier rapport sexuel, alors même que le texte « est saturé du sang des victimes » (p. 61) et inviterait au contraire à évoquer les violences d’une nuit de noces qui, dans les sociétés d’Ancien Régime comme dans celles du 19e siècle étudiées par l’historienne Aïcha Limbada, constituent la norme, au point d’être vécues comme une « mise à mort à la fois symbolique et réelle » (p. 64).

  • Nonobstant la question méthodologique non résolue qui consiste à déduire d’une ellipse du texte un élément qui aurait été, consciemment ou non, « occulté » par son auteur, je voudrais attirer l’attention sur un autre moment de l’argumentation de l’autrice, où celle-ci tente de reconstituer (p. 74-76) la chronologie des événements. Jennifer Tamas attire l’attention sur le fait que le départ de Barbe bleue pour affaire a lieu « au bout d’un mois » après le mariage ; elle en déduit que ce délai a servi pour le mari à « constater que sa femme n’a plus ses règles ». « Rassuré sur l’authenticité de cette filiation, il peut néanmoins redouter que son épouse ne le trompe, d’autant que, si elle est déjà enceinte, cet écart conjugal n’aura aucune conséquence. Pour la garder à la maison alors qu’il lui annonce son absence pour six semaines, il la piège en éveillant sa curiosité. Il se soustrait à sa vue, mais son retour inopiné le soir même prouve qu’il n’a pas dû aller bien loin. […] En s’éloignant, il attire chez lui la curiosité des femmes qui pourraient constituer le vivier dans lequel il continuera de puiser. En rentrant le soir même, il les surprend, mais prend soin d’attendre le lendemain pour demander à son épouse de lui rendre les clefs, c’est-à-dire le moment où les invitées ont quitté les lieux. Ces femmes, dont la curiosité a été assouvie, n’ayant aucune motivation à revenir, Barbe Bleue a donc réussi à maintenir sa femme chez lui et à l’isoler malgré son entourage. Partir pour revenir brutalement et surprendre sa femme trahit une angoisse. Aviver la curiosité de l’autre est un leurre pour cacher et satisfaire la sienne : la peur d’être désobéi masque celle d’être trompé. Cette hantise ancestrale est plus aiguë pour les hommes, car elle touche à l’angoisse de la filiation, le mari pouvant toujours douter de sa paternité. » Si je fais ici une longue citation du texte de la chercheuse, c’est non seulement parce que son cheminement est difficile à résumer, mais aussi pour montrer à quel point l’hypothèse de départ (le délai d’un mois permet de vérifier l’apparition ou non des règles) entraîne, comme une avalanche, un flot d’autres hypothèses qui veulent donner une cohérence à un texte dont les ellipses posent en effet indubitablement question (par exemple ici : que sont devenues les « amies » de l’épouse invitées la veille dans la maison de Barbe bleue au moment où celui-ci l’accuse ?). Malheureusement, ces hypothèses ne résolvent pas tous les problèmes narratifs, parmi lesquels : si Barbe bleue attend le lendemain de son retour pour que les « amies » de Barbe Bleue soient parties, comment expliquer que sœur Anne, elle, est restée, comme l’atteste la suite de l’histoire (à moins qu’elle ne soit arrivée entre-temps…) ? Et si le but de Barbe Bleue est de tester la fidélité de son épouse du fait d’une angoisse de filiation, en quoi ce test d’obéissance, lié qui plus est au passé amoureux de l’époux (et non aux désirs amoureux de l’épouse), peut-il l’y aider ? On comprend bien qu’une preuve d’obéissance équivaudrait à une marque de soumission, et par conséquent permettrait de manière indirecte à Barbe Bleue de se rassurer sur la fidélité de sa femme : malgré tout, tester la curiosité de sa femme au sujet d’un cabinet au sein de sa propre maison n’équivaut pas à tester sa curiosité quant à la fréquentation charnelle d’autres hommes que lui. Vouloir reconstituer la chronologie des faits comme s’il s’agissait d’événements réalistes, sur le modèle d’une enquête policière ou à la manière de Pierre Bayard, ne semble en définitive pas aboutir ici à quelque-chose de beaucoup plus cohérent que le texte d’origine.
  • Par ailleurs, accumuler les hypothèses de lecture ne vaut pas démonstration, et le lecteur restera sur sa faim concernant les véritables raisons de l’élucidation du crime, dans la mesure où dans ce chapitre la chercheuse explore d’autres pistes encore, certaines étant contradictoires avec celle d’un Barbe Bleue angoissé par l’adultère (par exemple celle d’un Barbe Bleue angoissé d’avoir un enfant, « qui saigne sa femme pour la punir de ne plus saigner », p. 815), sans en disqualifier aucune de manière explicite. Ce qui provoque un grand intérêt du lecteur du fait de ces explications en cascade, mais aussi une certaine confusion quand il s’agit de suivre le raisonnement de l’autrice au fil du livre. D’autant plus quand, au sixième chapitre, elle explique en fin de compte que c’est la jeune épouse qui aurait piégé son mari pour lui prendre ses richesses, peut-être de manière préméditée : « Perrault ne nous dit pas tout, mais sème des indices. Le texte stipule que, si l’héroïne supplie sa sœur de guetter l’arrivée de ses frères, c’est que ceux-ci lui avaient “promis de venir aujourd’hui”. Aurait-elle prémédité son crime ? Le conte suggère en tout cas qu’elle est rusée et manipulatrice. » (p. 185) On voit mal en effet comment concilier le fait que Barbe Bleue aurait surpris sa femme en revenant plus tôt que prévu (chap.  2), et en même temps que sa femme ait demandé à ses frères de venir la voir le jour précis où elle devait être condamnée à mort par son époux (chap. 6). Jennifer Tamas ne résout pas le problème en affirmant le caractère manipulateur de l’épouse, dont rien dans le texte ne permet de témoigner de manière positive : même si c’était le cas, la contradiction reste patente, rien ne colle dans l’établissement des faits, et le mystère reste entier.

Enfin, dans son septième chapitre, en grande partie consacré à l’idéal du célibat prôné par une contemporaine de Charles Perrault, Gabrielle Suchon, Jennifer Tamas tente de mettre au jour un mécanisme de projection, selon lequel le mari tenterait de punir sa femme pour sa curiosité, alors même que cette curiosité serait le fait du prédateur : « Barbe Bleue attribue à sa femme sa curiosité morbide en allumant chez elle un désir de voir et de savoir, alors même que c’est lui qui collectionne des cadavres dans une chambre obscure. » (p. 222) Mais de quelle curiosité masculine s’agit-il ? Rien dans le texte de Perrault, encore une fois, ne met explicitement sur la piste d’un Barbe Bleue curieux, et c’est donc en « interrogeant les silences du texte » (p. 181) et en faisant appel à des textes connexes que l’autrice entend défendre cette piste de lecture. Quand on remonte plus haut dans l’ouvrage, ce motif de la curiosité de Barbe Bleue apparaît à deux endroits différents. À la fin du chapitre 2 (où il est question, donc, de défloration et d’angoisse de paternité), la chercheuse nous explique que « le ventre féminin est pour l’époux un autre cabinet secret, dont il ne possède pas la clef, et vers lequel se dirige une curiosité qui ne trouve pas les moyens de se dire ». Au cours du chapitre 4, consacré justement à la question de la curiosité, la chercheuse abordait par ailleurs déjà ce « mécanisme de projection », à la racine selon elle d’un « victim blaming » (p. 132), en s’appuyant d’une part sur le renversement de culpabilité opéré par Perrault dans sa première moralité, d’autre part sur l’intertexte du conte de Psyché d’Apulée. Dans ce dernier texte, où Psyché, si belle que les hommes lui vouent un culte tel qu’il amène Vénus, jalouse, à demander à son fils Amour de la punir, on retrouve en effet une curiosité masculine dans le regard prédateur que l’ensemble des hommes portent sur la beauté de Psyché, beauté qui fait d’elle une « bête curieuse et l’objet de tous les regards, si bien que même le dieu Amour en est aimanté. […] C’est lui le curieux, qui a jeté un regard de prédation sur Psyché jusqu’à l’enlever, mais est curieuse celle qui tente d’éclaircir cette énigme. C’est lui qui a transgressé l’ordre de sa mère [Vénus], mais c’est elle qui est punie pour sa transgression. On retrouve le même procédé qui opère dans La Barbe Bleue. » (p. 137). Or, s’il est tout à fait vrai qu’on retrouve dans le conte de Perrault le même procédé d’inversion de la culpabilité (ou victim blaming) qu’on retrouvait dans celui de Psyché, rien ne laisse entendre dans le conte de Perrault le fait que la jeune fille, avant son mariage avec Barbe Bleue, était « l’objet de tous les regards » et suscitait une curiosité charnelle ou même esthétique chez Barbe Bleue ou qui que ce soit dans son entourage, dans la mesure où les deux sœurs sont « parfaitement belles », et que c’est littéralement la cadette qui choisit d’épouser Barbe Bleue après que celui-ci lui ait retourné l’esprit à force de « parties de chasse et de pêche, […] danses et festins, […] collations6 ». Ce qui est évoqué dans le texte de Perrault, plutôt que la curiosité de Barbe Bleue à propos d’une femme en particulier (les deux étant également belles, et Barbe Bleue laissant le soin à la mère de choisir laquelle elle consent à lui donner pour épouse), c’est la curiosité de la jeune femme qui consiste à vouloir prolonger l’état de grâce des « danses et festins », et peut-être découvrir les richesses de Barbe Bleue. Le « mécanisme de projection » que met en valeur Jennifer Tamas repose donc soit sur une métaphorisation du ventre des femmes comme « cabinet interdit », elle-même fondée sur une accumulation d’hypothèses de lecture plutôt que d’observations textuelles ou contextuelles, soit sur un texte qui n’est pas celui de Perrault. Il est partant difficile d’y voir quoi que ce soit d’autre qu’une nouvelle hypothèse de la chercheuse, encore une fois peu fondée dans la réalité textuelle ou contextuelle du texte des Histoires ou contes du temps passé. On pourra sans doute arguer avec justesse que le conte de Psyché est à l’arrière-plan de celui de Perrault, et fait donc partie de sa réalité contextuelle – ici intertextuelle. Mais La Barbe Bleue n’étant pas une simple transposition du récit d’Apulée, et rien ne permettant d’y voir la trace d’une curiosité masculine, il me semble délicat d’y « remplir les blancs », ou d’en faire parler les silences, au risque de nier sa singularité en le considérant comme un décalque « occulté » du conte antique dont il s’inspire.

Un texte labyrinthique, une enquête impossible

Ces défauts argumentatifs – ou ce que je considère comme tels – m’amènent à penser que Jennifer Tamas s’est un peu perdue dans ce texte complexe et problématique, car semé d’embûches pour qui tente d’y trouver une vraisemblance réaliste, une cohérence narrative comparable à celle d’un scénario de série policière. Le château de Barbe Bleue est un labyrinthe, notamment du fait de ses ellipses (pourquoi au juste Barbe Bleue veut-il se marier ? combien de femmes a-t-il tuées ?) , de ses bizarreries (pour quelle raison la barbe est-elle bleue ? pourquoi l’épouse ne regarde-t-elle pas directement les cadavres dans le cabinet ?) ou de ses incohérences (si toutes les amies semblent parties, comment sœur Anne est-elle restée ?), et on comprend que l’autrice ait pu s’y perdre. S’inspirant probablement de la démarche de Pierre-Emmanuel Moog dans La Fabrique des contes de Perrault (Classiques Garnier, 2024), Jennifer Tamas fait à un moment de son livre l’hypothèse d’une cohérence générale du récit accessible via une lecture littérale, au plus près du texte : « Plusieurs études savantes [de Jean-Paul Sermain ou Marc Escola] s’appuient sur cet écart [entre les deux morales du conte] pour souligner l’ironie de Perrault, qui joue avec l’incohérence propre au genre du conte. Je fais l’hypothèse contraire : c’est en prenant Perrault au pied de la lettre que surgit une cohérence qui confère au conte un sens inattendu. » (p. 183). Cette cohérence « inattendue », pourtant, ne s’appuie pas tant sur la lettre du texte que d’une part sur ses ellipses, qui permettent de lui poser des questions (parfois) nouvelles, d’autre part sur une intertextualité permettant d’éclairer le récit de Perrault sous un nouveau jour. Quant à la « cohérence » elle-même, elle n’apparaît que difficilement à la lecture du livre, tant le nombre de pistes ouvertes est grand, qui parfois sont qui plus est contradictoires entre elles, ou peu pertinentes (je ne comprends toujours pas le rapport entre Barbe Bleue et les incels…).

Cette enquête relève-t-elle donc de la « contre-enquête » ? Si une contre-enquête se veut une vérification des enquêtes antérieures à l’aide d’une mise à plat des pièces du dossier d’une part, de la mise à jour de nouvelles pièces versées au dossier d’autre part, force est de reconnaître que, malgré l’intérêt indéniable de certains rapprochements textuels, de certaines pistes interprétatives, et de nouvelles pièces d’archives permettant d’éclairer les usages matrimoniaux de l’époque, ne sont présentes ni la mise à plat de la totalité pertinente des pièces du dossier, ni une discussion raisonnée des précédentes « enquêtes » sur le sujet7. En fait de contre-enquête, on a donc droit à une enquête supplémentaire, qui n’est pas sans enseignements et sans intérêt, bien au contraire, et dont les réflexions sont parfois extrêmement fines et convaincantes (par exemple sur le processus d’inversion de la culpabilité, ou sur celui du pouvoir qui « n’est jamais vécu sur le mode de la plénitude, mais sur celui du manque », p. 231). Mais qui doit être lue comme un essai, parfois trop hâtivement écrit et manquant de rigueur dans les détails, et non comme une restitution définitive des plans du labyrinthe.

Je ne jette toutefois pas la pierre à Jennifer Tamas : peut-être tout simplement cette tâche de reconstitution de la vraisemblance du texte est-elle tout bonnement impossible ? Ce serait en tout cas mon point de vue, considérant qu’un conte ne se lit pas comme un roman policier : c’est donc faire violence à ce texte que lui imposer une logique générique de nouvelle réaliste  qui n’est pas la sienne. Il serait donc vain de vouloir à toutes forces « faire parler les silences » pour arriver à rendre cohérente, réaliste, une histoire qui ne l’est pas – et ne peut pas l’être, tant est ambigu le texte de Perrault, et mystérieux le cabinet interdit. Tout au plus peut-on, de mon point de vue, tenter de reconstituer la cohérence symbolique singulière de certaines de ses variations historiques, et de comprendre la logique sous-jacente à leur évolution dans le temps et dans l’espace. Mais il s’agit là d’une autre histoire.

L’histoire fournie par Jennifer Tamas est en tous les cas riche d’enseignements concernant une certaine lecture contemporaine du conte, préoccupée par les rapports difficultueux entre hommes et femmes, à l’heure du mouvement #metoo et de son backlash masculiniste, de même que le livre de Lucile Novak De grandes dents était passionnant du point de vue d’une relecture contemporaine du conte du Petit Chaperon rouge à travers le prisme de la pédophilie et de l’inceste. S’il s’agit, en revanche, de fournir un plan du château de Barbe Bleue, et de résoudre l’enquête sur les féminicides de Barbe Bleue aussi bien que sur le meurtre de ce dernier par ses beaux-frères, le mystère restera non résolu. Probablement parce qu’il n’est pas résoluble, et que le labyrinthe de ce texte, pourtant si court et d’apparence si claire, a été conçu sans sortie possible.


1 Je remercie Patricia Lojkine de m’avoir éclairci ce point linguistique.

2 Charles Perrault, Contes, éd. Tony Gheeraert, Paris, Honoré Champion, 2012, p. 208.

3 Idem, p. 202.

4 Idem, p. 330.

5 Au passage, vu que nous ne sommes plus à une hypothèse près, on peut aussi se demander si ce ne serait pas au contraire un retour inattendu des règles qui mettrait en furie l’époux au bout d’un mois de mariage, dans une angoisse d’impuissance à avoir le moindre héritier, ou de colère visant l’impuissance supposée de sa nouvelle femme, colère qui trouverait un exutoire dans un châtiment machiavéliquement orchestré contre elle. Cette hypothèse de l’impuissance du mari est également évoquée par la chercheuse, mais sans la mettre en relation avec la piste équiprobable d’un retour des règles de l’épouse, conséquence d’une absence de nuit de noces ou d’une infertilité de Barbe Bleue.

6 Idem, p. 202-203.

7 Par exemple celles, récentes, de Maria Tatar, d’Ute Heidmann ou de Pierre-Emmanuel Moog, mais aussi, plus anciennes, de Jean-Marie Apostolidès ou de Catherine Velay-Vallantin, qui toutes apparaissent dans la bibliographie et sont utilisées par la chercheuse, mais ne sont jamais discutées explicitement. Par ailleurs, il manque beaucoup de pièces conséquentes au dossier (qui il est vrai est énorme…) qui ne sont pas même évoquées de manière succincte, à savoir notamment la question des variations entre le manuscrit de 1695 et la première édition de 1697, ou la question épineuse de la paternité des contes, dont personne ne peut assurer de manière certaine qu’ils soient entièrement de la main de Charles Perrault. Ce livre n’était pas le lieu, bien sûr, de telles explorations de détail, mais il mérite dans ce cas difficilement le titre de « contre-enquête », dans la mesure où la question de l’auctorialité des contes, par exemple, importe au plus haut point s’il s’agit d’attribuer ou non ce texte à l’auteur de L’Apologie des femmes.

Le rêve et le conte – à propos de L’Âne d’or

Vu hier soir le spectacle de la conteuse Gigi Bigot « Manger pour le cœur », dans le cadre du festival Histoire(s) de dire organisé à Saint-Cyr-sur-Loire. Le spectacle était découpé en deux parties, tout d’abord une « conférence tourneboulée », puis un ensemble de contes, extrêmement drôles et tout à fait prenants. De son côté, la conférence constituant la première partie du spectacle était tout à fait passionnante, profondément touchante, et à mon avis Gigi Bigot touche juste dans ses intuitions. Il s’agissait de circonscrire, ou plutôt de tracer un chemin de réflexion sur la notion de « parole symbolique », et sur la nécessité d’une cohabitation entre la parole du conte et d’autres paroles – la parole scientifique, la parole journalistique, la parole du témoignage, etc. Parce que la parole symbolique du conte nourrit l’âme là où d’autres paroles nourrissent l’esprit, les deux disent des choses différentes mais complémentaires sur des mêmes thématiques ou motifs – l’absence, la mort, l’amour, la pauvreté…

En traçant le chemin de sa conférence, Gigi Bigot a rapproché la parole symbolique à l’œuvre dans le conte d’autres « parlers symboliques » : celui du parler maladroit mais imagé des enfants qui essayent d’exprimer leur désarroi ou leur bonheur à leur manière ; celui des psychotiques, qu’elle a eu l’occasion de côtoyer au début de sa carrière, qui dans leurs déflagrations verbales et raccourcis mentaux arrivent à décrire par métaphore, parce qu’ils n’arrivent pas à le dire autrement, la difficile situation dans laquelle ils se trouvent ; celui des religions qui usent et abusent de fables, paraboles et récits symboliques pour arriver à dire des choses qui n’ont rien à voir avec ce qu’un langage rationnel serait capable de dire ; celui des expressions imagées de la vie de tous les jours, qui forment parfois comme un écho à l’imaginaire des contes.

Et aussi, celui des rêves. Gigi Bigot, sur ce point, a estimé que les rêves étaient probablement à l’origine des contes. Et qu’on n’en saura évidemment jamais rien, qu’à la limite peu importe, mais qu’elle constatait, remarquait, supposait une parenté entre l’imaginaire des rêves, où les objets peuvent parler d’eux-mêmes et les métamorphoses sont légion, et celui des contes, où les objets de même peuvent parler et les métamorphoses advenir sans problème. Nicole Belmont, dans sa Poétique du conte, explique très bien cette parenté entre le conte et le rêve, en montrant que le conte de tradition orale se façonne à peu près de la même manière que le rêve : à partir d’images fondamentales s’élabore un récit (« élaboration secondaire » selon le vocabulaire de Freud) où sont substitués, transformés, masqués, inversés des motifs. Créer un récit, c’est penser des images dans le temps, mais aussi laisser à ces images la possibilité de prendre des formes qu’elles n’avaient pas au départ.

Tout ça pour dire que je voudrais ajouter une modeste pierre au cheminement de Gigi Bigot dans l’exploration de la « parole symbolique ». Comme un cairn supplémentaire qui permette d’aller un peu plus loin dans la randonnée, ou comme un petit caillou blanc qui, dans Le Petit Poucet, permette de rendre le chemin plus sûr, plus visible. Il s’agit d’une histoire supplémentaire, celle d’Eros et Psyché, qui est le tout premier conte connu de l’histoire de la littérature occidentale, en tout cas le premier dont on ait la trace écrite. (Contrairement à beaucoup de gens, et à certains chercheurs à mon goût un peu aventureux, je ne crois pas qu’il soit possible de pister des récits au-delà de leurs traces écrites, et qu’il est donc fragile de tabler sur l’existence de contes précis avant qu’on en ait une trace historique… même si bien sûr on a raconté des histoires avant d’écrire. Mais si on peut admettre que les contes « n’ont pas d’âge », c’est parce qu’on ne peut pas leur en donner, et non parce qu’ils auraient été là « de toute éternité ».) Ce conte est l’objet d’un récit encastré dans le roman Les Métamorphoses – autrement titré L’Âne d’or – de l’auteur latin Apulée, qui vivait au IIe siècle après J.-C., sous le règne de l’empereur Marc-Aurèle. Dans L’Âne d’or, le narrateur raconte ses mésaventures une fois que, métamorphosé en âne par accident par sa maîtresse, il parcourt la Grèce sous une forme qui lui permet d’observer et d’écouter bien des choses. Au cours de son périple, il est fait prisonnier par des brigands dans une grotte, où ne tarde pas à arriver une femme prise en otage, dont ces derniers espèrent tirer rançon. Cette jeune femme est au dernier stade du malheur et du désespoir, et est laissée aux bons soins d’une vieille servante. D’épuisement, la captive s’endort, puis se réveille absolument affolée par un cauchemar qu’elle vient de faire. La vieille essaye de la calmer, puis la captive lui raconte son histoire, comment elle a été enlevée au cours de la cérémonie de son mariage. Elle lui raconte également le rêve qu’elle vient de faire, où, arrachée à sa maison, elle erre dans « des déserts impénétrables », et où son mari parti à sa recherche succombe sous les coups d’un brigand. La vieille servante tente alors de la consoler :

« Alors, joignant ses soupirs aux larmes de la jeune fille, la vieille commença ainsi : « Aie bon courage, jeune demoiselle, et ne te laisse pas terrifier par tes songes. Car, non seulement l’on considère comme mensongères les images qui viennent pendant un sommeil de jour, mais encore les rêves nocturnes annoncent bien souvent le contraire de ce qu’ils représentent. Ainsi, pleurer, être battue, parfois même être égorgée présagent gains et heureux profits ; au contraire, rire, s’emplir le ventre de bonbons et de douceurs ou s’unir à quelqu’un pour goûter le plaisir de la chair signifieront que la tristesse, la maladie et autres maux vont vous tourmenter. Mais moi, je vais te changer les idées en te faisant de jolis contes et en te racontant des histoires de bonne femme », et elle commença : »

Apulée, L’Âne d’or ou Les Métamorphoses, trad. Pierre Grimal, Gallimard, « Folio », 1975, p. 110)

Suit ensuite, donc, le premier conte écrit connu de l’histoire de la littérature occidentale, qui connut une fortune certaine au Moyen Âge, puis à la Renaissance, jusqu’à Perrault qui y fit allusion à la fin du XVIIe siècle dans la préface de ses Histoires ou contes du temps passé. Le conte d’ Eros et Psyché.

Ce que Gigi Bigot pourrait ajouter à son spectacle si elle le souhaite, ou en tout cas à sa réflexion, c’est qu’en effet le conte a bien parenté avec le rêve. Car le premier conte écrit en Occident, le premier « conte de bonne femme » nommé comme tel, a été raconté par une vieille tentant de consoler une jeune femme affolée par un rêve. Comme si le conte permettait de soigner l’angoisse provoquée par la vie inconsciente des idées, comme s’il permettait de redonner sens aux images mentales de la vie nocturne. Comme si, donc, le conte était bien une nourriture pour l’âme, un « manger pour le cœur ».

La Blanche Neige de Schrödinger

Après le Sleeping Beauty Gate à propos du consentement dans La Belle au bois dormant, nous voilà repartis depuis une dizaine de jours avec un Snow White Gate sur la même question dans Blanche Neige. L’occasion de rappeler quelques faits et d’opérer quelques analyses.


Les faits concernant la polémique, s’il était nécessaire de les rappeler : une nouvelle animation à Disneyland  met en scène le baiser final où le prince charmant réveille Blanche Neige de sa léthargie en l’embrassant. Deux journalistes ayant visité récemment le parc d’attractions en Floride font dans le magazine en ligne SFGate un compte rendu élogieux du nouveau parcours de Disneyland, mais ajoutent un bémol en signalant que l’ajout de cette scène était peut-être mal venu compte tenu des vifs débats de société sur les sujets du harcèlement sexuel, du viol et du consentement. Las, certains médias (et internautes sur les réseaux sociaux) s’emparent du sujet pour faire de cette critique mesurée un symptôme d’une “cancel culture” qui se proposerait d’interdire ou de réécrire les œuvres patrimoniales du passé, que ce soit les contes  littéraires ou les films de Walt Disney (par exemple au Point ou au Figaro, pour donner des exemples français). Les féministes se défendent : pour Titiou Lecoq sur Slate il n’a jamais été question d’interdire ou de réécrire quoi que ce soit, juste de remarquer l’impertinence de la mise en avant de ce genre de scène dans un contexte post-me-too.

Dessin de Coco, Libération, 6 mai 2021.


Là-dessus se dresse une seconde polémique, qui concerne un dessin de Coco paru dans Libération le 6 mai en référence à cette première polémique (ci-dessus) : certains comme André Gunthert l’attaquent en disant qu’il s’agit d’un encouragement à la culture du viol dans la mesure où Blanche Neige y encourage le prince à ne pas s’embarrasser de consentement sous prétexte qu’elle serait expérimentée sexuellement, d’autres comme Anna Lietti affirment que c’est de l’humour, que l’humour et le second degré permettent toutes les irrévérences, que cette sacralisation pudibonde de la question du consentement n’a pas lieu d’être, etc.

Les faits concernant l’histoire de Blanche Neige, maintenant :

L’histoire est peut-être à l’origine de tradition orale, mais la première version connue (ou du moins celle qui est venue jusqu’à nous comme la version “classique” du conte, il y a en 1782 un conte similaire écrit par Musäus, Richilde) est celle recueillie et considérablement réécrite, entre 1812 et 1857,  par les frères Grimm. Dans cette version des Grimm, il n’est nullement question d’un baiser du prince. Je recopie ici la traduction de Natacha Rimasson-Fertin (José Corti, 2009, t. 1, p. 303-304) :

Blanche-Neige resta longtemps, longtemps allongée dans le cercueil, mais elle ne pourrissait pas : bien au contraire elle semblait n’être qu’endormie […]. Le hasard fit cependant qu’un fils de roi se retrouva dans la forêt et qu’il arriva à la maison des nains pour y passer la nuit. Il vit le cercueil qui se trouvait sur la montagne, et la belle Blanche-Neige qui était allongée à l’intérieur, et il lut ce qui y était inscrit en lettres d’or [son nom, et le fait qu’elle était fille de roi].

– Laissez-moi ce cercueil, je vous donnerai en échange tout ce que vous voudrez, dit-il aux nains.

– Nous ne le donnerons pas pour tout l’or du monde, lui répondirent cependant les nains.

– Alors offrez-le moi, leur dit-il, car il m’est impossible de vivre sans voir Blanche-Neige ; je l’honorerai et la respecterai comme ce que j’ai de plus précieux.

Quand ils l’entendirent parler ainsi, les bons nains eurent pitié de lui et ils lui donnèrent le cercueil. Le fils du roi ordonna alors à ses serviteurs d’emporter le cercueil sur leurs épaules. Le hasard fit alors qu’ils trébuchèrent sur une branche et, suite à cette secousse, le morceau de pomme empoisonnée que Blanche-Neige avait croqué sortit de sa gorge. Et, peu après, elle ouvrit les yeux, souleva le couvercle du cercueil et se redressa, et elle était de nouveau bien vivante.

– Mon Dieu, où suis-je ? s’écria-t-elle.

– Tu es près de moi, répondit le fils de roi, au comble de la joie, et il lui raconta ce qui s’était passé. Je t’aime plus que tout au monde, lui dit-il. Viens avec moi au château de mon père, tu seras mon épouse.

Blanche-Neige fut alors bien disposée à son égard et elle le suivit, et on célébra leur mariage dans la splendeur et la magnificence.

Au passage, on signalera l’interprétation de ce conte par G. Ronald Murphy qui, dans The Owl, The Raven and the Dove. The Religious Meaning of the Grimm’s Fairy Tales (Oxford University Press, 2000), lit la scène comme une sortie vers l’autre monde. Le prince est systématiquement désigné comme “fils de roi”, ce qui l’inscrit dans un rapport de filiation qui rappelle celui du Christ avec Dieu le père. La sensibilité religieuse de Wilhelm Grimm amène à interpréter le départ final vers le “château du père” comme un voyage vers le paradis céleste. On pourrait donc dire du coup que le prince, dans cette interprétation ne sauve pas la vie de Blanche Neige, mais sauve son âme en la ramenant vers Dieu après sa mort. Le motif de la pomme coincée dans la gorge rappelle dans ce contexte inévitablement celui de la pomme du jardin d’Eden, symbole de la condition mortelle, dont il s’agit de se débarrasser afin de retourner vers la vie éternelle. Cette interprétation est intéressante dans la mesure où elle permet d’aller plus loin que la vision littéraliste selon laquelle le Prince “sauverait la vie” de Blanche neige en venant la réveiller. En tout cas dans la version des Grimm.

Quoi qu’il en soit, quand Walt Disney reprend ce récit sous forme de long-métrage d’animation dans les années 1930, il trouve certainement que ce réveil de Blanche-Neige a quelque chose de trop anecdotique, pas assez “romantique”, et il décide donc de calquer le réveil de Blanche Neige sur celui d’une autre héroïne de conte célèbre, la Belle au bois dormant, qui dans la version Grimm comme dans la version Perrault du récit se réveille du fait du baiser du prince venu la voir en son château endormi.

Ce réveil en baiser devient au fil des décennies un symbole parmi d’autres de “la magie du conte de fées”, en ce qu’il symboliserait “l’amour vrai” (true love). C’est parce que le Prince de Disney est “la bonne personne” qu’il peut, par son baiser, faire revenir Blanche Neige de son état second : l’amour serait ainsi avant tout une affaire d’affinité de destin entre deux êtres, et non de rencontre due au hasard et aux déterminations sociales. Il en est ainsi dès le début du film de Disney, où Blanche-Neige chante “un jour mon Prince viendra”, alors qu’il n’est pas du tout question  de cette prédestination dans le conte des Grimm.

Pour résumer, dans le conte des Grimm il n’est pas question de consentement parce que Blanche Neige se réveille grâce au trébuchement des nains qui portent son cercueil, et dans le film de Walt Disney il n’en est pas question non plus parce que l’histoire d’amour entre Blanche-Neige et son prince serait “au-delà de ça”, quasi métaphysique, consacrant une union magique susceptible de faire revenir Blanche-Neige du monde des morts. J’ai déjà écrit il y a trois ans à propos de cette question du consentement, qui ne me semble pas pertinente quand on lit des contes de fées, qui ne connaissent pas la question juridique, et dont la morale se résume la plupart du temps à des actions sans motivation, ou à la motivation rudimentaire et simpliste, les personnages des contes étant la plupart du temps d’une platitude psychologique interdisant qu’on projette sur eux des états d’âme comparables à ceux des personnages de romans. Mais on ne peut pas empêcher néanmoins que des interprétations plus prosaïques ou romanesques, plus “psychologisantes”, adviennent : il en est peut-être ainsi du long-métrage de Disney, qui parce qu’il représente et anime visuellement les personnages (contrairement au conte écrit ou surtout au conte de tradition orale), contribue à les individualiser en partie, et à faire d’eux des personnages “de chair et de sang”, et non plus “de papier”. Sans doute moins que dans Peau d’âne de Jacques Demy, mais sans doute plus que dans les silhouettes des Aventures du prince Achmed de Lotte Reiniger. Les versions littéraires des contes, déjà, brodent souvent sur les sentiments des personnages, là où le conte populaire de tradition orale, si l’on en croit les travaux de Max Lüthi, ne s’y attardent que de manière exceptionnelle.

Pour résumer : si l’univers du conte est globalement plat, il n’en est pas forcément de même de l’ensemble des versions littéraires ou cinématographiques d’un même récit, qui peuvent appeler à une interprétation plus profonde de la psyché des personnages. Aussi, si la notion juridique de consentement n’a guère de sens dans l’univers diégétique de la Blanche Neige de Disney, le fait est que le spectateur peut davantage y être porté à voir des modèles ou contre-modèles moraux que dans d’autres versions du même conte, ce qui légitime en partie sa lecture littérale.

Quelle que soit l’interprétation des contes – prosaïque ou symbolique, féministe ou conservatrice, etc. –, cela ne doit néanmoins pas empêcher un minimum de rigueur intellectuelle, et le respect de certaines règles, à savoir, a minima (on pourrait en trouver d’autres) :

1/ Ne pas faire dire à un texte, un auteur, une œuvre autre chose que ce qu’il dit “à la lettre”. Autrement dit : ne pas imaginer dans cette œuvre des éléments (textuels, iconographiques…) qui ne s’y trouvent pas.

2/ Appuyer une éventuelle interprétation des non-dits d’une œuvre sur des éléments probants effectivement dits, écrits, énoncés, publiés, qui viendraient converger vers cette signification “inconsciente” ou involontaire.

3/ Interpréter une œuvre dans son contexte de publication.

4/ Ne pas oublier qu’un message, qu’il soit énoncé sous forme de texte, d’image, de film, etc., peut être ambigu, à double lecture, maladroit, etc., et que les effets de sens d’une œuvre ou d’un message quels qu’ils soient sont parfois distants de l’intentionnalité de leur auteur. Mais malgré tout, cela ne doit pas empêcher de respecter le point 2 : on ne peut pas imaginer un non-exprimé si cela ne s’appuie pas sur un contenu manifeste.

Si on applique cette méthodologie rudimentaire à la 1re polémique, on constate :

  • Que les critiques de l’article du SFGate à l’origine de la polémique ne l’ont pas lu, ou bien lui font dire des choses qui n’y sont pas dites. Les autrices de cet article se permettent de discuter de cette notion disneyenne de “true love” à l’aune des débats contemporains sur la notion de consentement, mais n’exigent à aucun moment le retrait de l’attraction ou la réécriture du texte. Tout au plus proposent-elles à l’administration de Disneyland de réimaginer à l’avenir cette attraction finale, tout en respectant l’esprit du film : “Why not re-imagine an ending in keeping with the spirit of the movie and Snow White’s place in the Disney canon, but that avoids this problem?” Les articles du Point ou du Figaro, techniquement, divulguent donc des fausses informations : il ne s’agit pas d’imaginer une autre fin au récit des Grimm ni au film de Disney, mais bien au parcours du visiteur consacré à cette partie du parc d’attractions. Il n’y a donc pas ici de “cancel culture” à l’œuvre, mais une critique relativement ouverte de la mise en avant d’une scène d’un film plutôt qu’une autre, dans un respect général de l’œuvre du cinéaste américain. La confusion entre texte, film et parc d’attractions est totale, on ne sait plus de quoi on parle, et on en profite pour faire dire à ces deux journalistes autre chose que ce qu’elles disent de manière manifeste.
  • Que dans certains commentaires le contexte de publication n’est pas du tout pris en compte : on a affaire à l’origine à un article concernant Disneyland et une attraction sur Blanche Neige, pas un article concernant autre chose, à savoir : les contes de fées “en général”, La Belle au bois dormant, le film de Disney, l’interprétation universitaire des contes de fées à la sauce “cultural studies” américaine, etc. C’est un contexte non d’exégèse des contes et d’interprétation académique d’un patrimoine littéraire multicentenaire, mais de débat de société sur la notion de consentement et la permanence du harcèlement sexuel, et sur le rôle qu’ont certaines représentations dans la perpétuation d’une mythologie selon laquelle une femme serait toujours consentante à un rapport amoureux ou sexuel. Ainsi, décontextualiser une citation invitant à “réimaginer la fin” du parcours du parc d’attractions en oubliant la fin de la phrase d’origine qui invitait dans le même temps à “rester dans l’esprit du film” relève de la fraude intellectuelle, s’il s’agit d’appliquer cette “réimagination de la fin” à d’autres objets (textes, films…).

Si on applique cette méthodologie rudimentaire à la 2e polémique, on constate que le dessin de Coco est ambigu, et qu’il développe de ce fait des effets de sens qui n’ont, on peut le supposer, rien à voir avec l’intention de l’autrice.

  • Analyse du dessin : soit Blanche Neige est inconsciente (yeux et bouche fermés, position allongée, référence contextuelle au synopsis du film de Disney et du conte de Grimm) et dans ce cas elle ne peut pas répondre au prince, soit elle est consciente (elle répond au prince qui lui parle) et dans ce cas elle est infidèle au texte comme au film (ce qui en soi n’est pas un problème, on a affaire ici à une interprétation artistique, pas une exégèse académique). On a affaire ici à une véritable Blanche Neige de Schrödinger : comme le célèbre chat qui, enfermé dans une boite, est à la fois mort et vivant pour l’observateur extérieur en physique quantique, la Blanche Neige de Coco est dans son cercueil à la fois consciente et inconsciente. Le dessin est réellement indécidable du point de vue narratif : il y a autant d’indices qui tendent à prouver la conscience que l’inconscience. De ce point de vue l’autre version non publiée de Coco sur le même thème est beaucoup plus claire (voir tweet ci-dessous) : Blanche Neige est inconsciente, mais demande a priori (et donc y consent) une relation sexuelle au prince susceptible de passer par là. L’inconscience est avérée, mais le consentement aussi, même si celui-ci est donné a priori. Narrativement c’est plus clair, et paradoxalement l’interprétation en est moins problématique. Ce n’est pas le cas dans le dessin publié.

  • On pourra essayer d’arguer que dans le dessin publié, bien qu’inconsciente, l’héroïne donne son consentement. Mais le problème est que, inconsciente, elle ne peut le donner : ce n’est que consciente et en réponse à la demande du prince qu’elle donne ici son consentement : le dessin est parfaitement clair là-dessus. Ce qui est intéressant c’est que l’attitude du prince, qui demande son autorisation à Blanche Neige, invite également à interpréter cette dernière comme consciente : qui irait poser une question à une personne inconsciente ? On parle parfois aux cadavres pour s’imaginer qu’ils sont encore là quand on est en deuil, mais on ne leur pose pas des questions visant à interagir avec eux comme s’ils étaient vivants. Il ressort donc de cette question du prince que Blanche Neige n’est pas inconsciente, et que le prince en est conscient. Pourtant d’autres indices – la position allongée de Blanche Neige, les yeux fermés, etc., et surtout la référence contextuelle au récit des Grimm et de Disney – invitent tout autant à interpréter Blanche Neige comme inconsciente. On reste bien dans un cas d’indécidabilité narrative.
  • De cette indécidabilité narrative découle une pluralité herméneutique. D’un côté, le dessin de Coco pose le problème du consentement parce que Blanche Neige est inconsciente, de l’autre ce problème ne se pose pas puisqu’elle est consciente. Du coup, ceux qui disent que seule l’interprétation “culture du viol” est valide se trompent, puisque des éléments probants montrant l’inverse (Blanche Neige est consciente) sont présents. Mais ceux qui disent que l’interprétation “culture du viol” n’est pas possible compte tenu de l’intention de l’artiste se trompent également, dans la mesure où encore une fois des éléments probants montrant que Blanche Neige est inconsciente sont présents. Même si ce n’est pas l’intention de l’autrice, une telle interprétation est possible chez un spectateur de bonne foi, sans qu’il ait le moins du monde à “tordre” le sens de l’image.
  • La volonté de l’artiste ne suffit pas pour déterminer une et une seule interprétation : encore faut-il que son œuvre soit énoncée de manière claire ou univoque, ce qui n’est clairement pas le cas ici. Le sens d’un message peut échapper à son émetteur si celui-ci est interprété différemment par le récepteur, et ce d’autant plus si des éléments manifestes du message en question sont ambigus, plurivoques, contradictoires. A minima, on peut dire que si Coco a voulu dire que Blanche Neige désirait en toute conscience se payer le prince après les 7 nains, son dessin est pour le moins maladroit, contrairement par exemple à celui de Gotlib qui était tout à fait clair sur le même sujet (voir ici). Une telle maladresse est étonnante pour une dessinatrice de presse expérimentée, mais nul n’en est à l’abri. Si en revanche Coco voulait dire que le viol est acceptable, c’est une autre histoire. Et peut-être n’a-t-elle rien voulu dire de tout ça, mais le fait est que son dessin porte ces significations, indépendamment de ses intentions.
  • On peut aussi estimer qu’il s’agit d’humour, de second degré, d’irrévérence, etc., et qu’il ne s’agit pas tant d’attaquer la notion juridique de consentement que de se moquer sous une forme punkoïde et passablement “gauloise” d’une pudibonderie d’origine américaine qui paralyserait les rapports amoureux. Pourquoi pas, mais ce qu’ont remarqué certains commentateurs, c’est que le prince passe du coup pour un nigaud, et que se moquer de quelqu’un qui demande la permission d’embrasser, c’est le dévaloriser symboliquement, et ainsi de manière symétrique banaliser voire valoriser l’attitude inverse qui consisterait à ne pas demander leur avis aux femmes que l’on veut embrasser. En somme, l’humour permet de prendre de la distance avec un sujet, mais il véhicule malgré tout des représentations et des valeurs. Ici, il véhicule celles de la libération sexuelle, mais aussi d’une désinvolture certaine face à cette problématique du consentement, qui était pourtant l’objet principal de la 1re polémique, ou tout du moins de l’article qui a engendré cette dernière.

Cette désinvolture doit-elle être interprétée comme une légèreté humoristique permettant de dédramatiser le sujet, ou comme une inconséquence morale quand on considère la gravité des atteintes dont les femmes font l’objet dans la société ? Ce n’est pas à nous de le dire : l’interprétation de ce dessin comme drôle ou comme problématique différera selon les spectateurs, et selon l’interprétation qu’on fera de Blanche Neige comme consciente ou non. Une chose reste sûre : le conte de fées, servi à toutes les sauces, sérieuse ou parodique, progressiste ou conservatrice, a de beaux jours devant lui comme matériau de foire d’empoigne idéologique.

Interdisciplinarité et pluridisciplinarité dans l’étude du conte

Je profite de cette période de désoeuvrement (très relatif) qu’est le confinement pour écrire quelques remarques à propos d’un compte rendu d’un ouvrage auquel j’ai contribué. L’ouvrage en question est L’Usage du conte, écrit sous la direction de Patricia Lojkine, et sorti en 2017 aux Presses universitaires de Rennes. J’y donnais un chapitre consacré à Anthony Browne, entre autres. Le compte rendu est celui de Joëlle Légeret, de l’université de Lausanne, et a paru en 2018 dans la revue en ligne Strenae.

L’esprit de ce billet n’est pas de répondre en détail au compte rendu critique de Joëlle Légeret, parce que je n’ai donné qu’un chapitre dans cet ouvrage, et ne puis donc répondre qu’à ce qui m’est adressé au titre de ce chapitre, ou à ce qui relève éventuellement de ma compétence pour ce qui est du reste des remarques de la chercheuse. Je ne peux donc répondre notamment à la place de Patricia Lojkine sur la question de « la paternité de certains concepts théoriques […] tels « dialogue intertextuel » et « comparaison différentielle » », même si l’originalité de ces concepts me semble (de loin, comme non-spécialiste et simple compagnon de route depuis longue date des études littéraires) toute relative, l’intertextualité étant théorisée depuis au moins les années 1970, et la méthodologie de la littérature comparée depuis la naissance de la discipline à la fin du XIXe siècle. Mais, loin de ce problème où je ne suis que peu compétent, je voudrais ici faire deux remarques, une de détail et une de fond, la première portant sur un détail d’érudition, la seconde sur la question de l’interdisciplinarité dans l’étude du conte.

Une erreur d’érudition

D’abord, exprimer le plus vif remerciement à la chercheuse pour la rectification qu’elle fait concernant une note de bas de page que j’avais écrite à propos de l’édition Hetzel, qui était fautive. Les erreurs arrivent à tout le monde, et il importe tout autant de les signaler que de le prendre bien quand on nous les signale. En effet, le texte de « La Belle au bois dormant » de Perrault n’a pas été tronqué dans l’édition Hetzel de 1862 illustrée par Gustave Doré, contrairement à ce que j’affirmais en note 43 de mon chapitre. Je ne sais pas ce qui m’a poussé à affirmer cela, probablement une consultation trop rapide de l’ouvrage sur Gallica. Le fait est par ailleurs que ce détail d’érudition n’a absolument aucun impact sur le reste de mon argumentation, je tiens également à le signaler. Mais l’erreur restait utile à signaler, pour ne pas qu’elle soit reproduite ailleurs. Mea culpa.

Interdisciplinarité et pluridisciplinarité

Deuxième remarque de fond, donc, concernant le cadre « pluridisciplinaire » que Joëlle Légeret décrit avec vérité comme étant celui de l’écriture de l’ouvrage. La chercheuse reconnaît l’intérêt des différentes contributions pour elles-mêmes, mais doute de l’intérêt de l’ouvrage qui les rassemble, la pluridisciplinarité étant pour elle le signe d’une hétérogénéité engendrant un manque de cohérence intellectuelle:

Il en ressort un collectif hétérogène, voire hétéroclite, dont l’unique articulation repose sur l’assomption du « réemploi comme principe constitutif du genre du conte ». L’hétérogénéité et la pluridisciplinarité constituent des écueils à l’établissement d’une méthodologie solide, cohérente et heuristiquement efficace pour l’analyse des contes écrits et à l’élaboration d’un dialogue véritablement interdisciplinaire.

Joëlle Légeret prône donc, si on le comprend bien l’émergence d’une « méthodologie solide, cohérente et heuristiquement efficace pour l’analyse des contes écrits » qui puisse donner lieu à une véritable interdisciplinarité, et non à une simple juxtaposition d’études relevant de l’histoire de l’art, de l’histoire, des études littéraires, etc.

Je voudrais dire d’abord que je ne me sens pas visé personnellement par cette critique de « pluridisciplinarité au lieu d’interdisciplinarité », mon chapitre sur Browne, comme mes recherches dans le domaine de l’illustration du conte en général, étant systématiquement conçues comme relevant d’une interdisciplinarité et non de la seule « histoire de l’art ». Je me souviens d’ailleurs de ce point de vue, il y a désormais plus d’une quinzaine d’années, avoir eu une discussion sur le sujet avec mon directeur de thèse, M. Paul-Louis Rinuy, qui me disait que l’histoire de l’art était une discipline particulière, car une « discipline-carrefour » à l’entrecroisement de plusieurs disciplines, notamment la philosophie, l’histoire, l’archéologie et les études littéraires. Et désormais, étant donné les progrès récents dans ce domaine (on pense aux travaux de Nathalie Heinich ou de Séverine Sofio, entre autres), la sociologie. Et pourtant, même pour un historien de l’art, depuis la maîtrise où j’avais travaillé sur l’illustration du Paradis perdu de John Milton par le peintre et graveur anglais John Martin, j’ai travaillé de manière particulièrement interdisciplinaire. Personne en licence d’histoire de l’art ne m’avait particulièrement appris à décortiquer un texte littéraire, comprendre son esthétique, son fonctionnement stylistique, etc., sinon de manière relativement lointaine lors de cours sur la critique d’art, ou lors d’un cours optionnel justement intitulé « Passerelles » et consacré aux liens entre arts, lettres et musique. Et j’ai dû lire John Milton. Et les frères Grimm par la suite, alors même que la bibliographie critique sur les frères Grimm était quasi inexistante à l’époque de mon doctorat en langue française (je rappelle incidemment que mon doctorat soutenu en 2007 était le premier consacré à l’œuvre des Grimm depuis… 1912). J’ai donc lu ce que je pouvais, Genette, Jauss, Soriano, Zipes, etc., qui pouvait m’aider dans ma lecture des contes écrits, tout en essayant en même temps de ne pas me disperser et de rester concentré sur les illustrations. Le résultat est me semble-t-il indubitablement interdisciplinaire, et ne relève pas de la seule histoire de l’art « classique ». Le fait est d’ailleurs que j’ai en grande majorité, au cours de mon doctorat comme ultérieurement, présenté mes travaux à des chercheurs en littérature générale et comparée ou en littérature française, spécialité littérature de jeunesse, plutôt qu’à des historiens de l’art, qui restent relativement frileux quand ils entendent parler d’« illustration ». C’est un autre problème, mais cela montre que, que ce soit pour ma thèse (publiée en 2013) ou pour ce chapitre sur Browne, même si mon principal objet d’étude reste les images, le cadre conceptuel de ma réflexion est plus large que la stricte « histoire de l’art », et porte, comme Joëlle Légeret le rapporte elle-même, sur l’iconotextualité, à savoir sur la manière dont les images et les textes, au sein d’un dispositif hybride (album pour le cas de Browne), se répondent, se complètent, dialoguent, etc. Je n’ai donc pas attendu « l’établissement d’une méthodologie solide, cohérente et heuristiquement efficace » pour publier des travaux qui, de l’avis d’à peu près tous ceux qui m’ont lu, tiennent à peu près la route, même s’ils ont bien sûr probablement quelques défauts.

Surtout, je m’interroge sur le modèle que propose Joëlle Légeret. En lieu et place de la pluridisciplinarité proposée par Patricia Lojkine pour montrer à un public au moins partiellement constitué d’étudiants que « plusieurs usages disciplinaires du conte » sont possibles, la chercheuse de Lausanne semble prôner une interdisciplinarité fondée sur le modèle théorique établi par Jean-Michel Adam et Ute Heidmann dans leur livre Textualité et intertextualité des contes. Or, ce modèle semble être d’une relativement faible interdisciplinarité, puisqu’il n’opère la convergence qu’entre deux disciplines, la littérature générale et comparée d’une part, la linguistique d’autre part. L’ouvrage Textualité et intertextualité des contes n’est par ailleurs pas tellement un modèle de travail interdisciplinaire, dans la mesure où il se contente de juxtaposer les travaux d’une chercheuse en littérature comparée et ceux d’un chercheur en linguistique. Partant, même s’il est évident que les deux parties « dialoguent » entre elles, a-t-on néanmoins affaire ici à davantage que de la pluridisciplinarité, selon la distinction opérée par Joëlle Légeret? Loin de moi l’idée de vouloir critiquer le dialogue disciplinaire entre Ute Heidmann et Jean-Michel Adam, mais est-il opportun de donner leur ouvrage en modèle pour critiquer celui de Patricia Lojkine, qui fait à peu près la même chose, à savoir organiser les conditions d’un dialogue interdisciplinaire à travers une juxtaposition d’études relevant de différentes disciplines? Pour être tout à fait honnête, il est vrai que le « dialogue interdisciplinaire » entre les différentes parties du livre de Patricia Lojkine est sans doute moins soutenu qu’il ne l’est entre les deux parties du livre d’Ute Heidmann et Jean-Michel Adam, mais l’introduction de Patricia Lojkine a justement pour but de donner une cohérence d’ensemble à cette « conférence hétéroclite », à travers la notion de « réemploi » qui est tout à fait féconde et pertinente, et qui fait que ce livre, malgré ses défauts (qui existent bien évidemment), ne peut pas être considéré à l’aune d’actes de congrès ou de colloques juxtaposant des articles qui n’ont quasiment rien à faire ensemble. En tous les cas il ne s’agit pas d’évaluer les mérites respectifs de l’un et l’autre ouvrages, tous deux de valeur, mais de répondre à l’accusation de « pluridisciplinarité incohérente » qui, selon Joëlle Légeret, semble entacher l’ouvrage dirigé par Patricia Lojkine.

Car s’il est un modèle qui me semble être d’« interdisciplinarité stérile », c’est celui qui, sous prétexte de plus de « solidité » et de « cohérence », évacue d’un coup d’un seul deux disciplines majeures qui ont pu s’intéresser au conte au cours du XXe siècle, à savoir l’anthropologie culturelle et la psychologie. En ne s’intéressant qu’au conte écrit, Joëlle Légeret, à la suite d’Ute Heidmann, Willem De Blécourt ou Ruth Bottigheimer, semble vouloir restreindre le champ d’étude pour gagner en rigueur intellectuelle par rapport aux errements du passé, et c’est tout à son honneur. En revanche, elle se coupe du coup aussi complètement d’une dimension du conte qui non seulement fait partie de ses manifestations historiques, d’autre part a eu une importance, certes secondaire mais déterminante, sur le conte écrit lui-même. Couper le conte écrit du conte oral, c’est certes s’assurer les moyens de ne pas recourir à la « folkloristique » tant honnie. Mais c’est aussi nier la réalité de la génétique de beaucoup de contes écrits, tant par Perrault que Grimm. Que les deux phénomènes, le conte écrit et le conte oral, doivent être radicalement distingués, ou au contraire puissent en certaines circonstances être rapprochés, est encore l’objet d’âpres débats sur lesquels il y a encore beaucoup de travail d’éclaircissement à mener.  Mais historiquement, les deux sont parfois liés (parfois ils ne le sont pas), et nier le dialogue avec la discipline de l’anthropologie culturelle incarnée en l’espèce par Nicole Belmont me semble une bien piètre idée du « dialogue interdisciplinaire ». D’autant plus que la plupart des raisons épistémologiques avancées pour consommer ce divorce sont non fondées.

De plus, on peut légitimement douter de la plausibilité de recourir, au sein d’un même ouvrage et/ou d’une même contribution, à des approches fondamentalement incompatibles et irréconciliables, car reposant sur des présupposés radicalement différents. Jean-Michel Adam et Ute Heidmann et Willem de Blécourt, parmi d’autres, ont souligné les problèmes épistémologiques engendrés par l’application des méthodes folkloristes à l’étude des contes littéraires : négation de l’historicité des textes, universalisation, réduction de la complexité, dé-contextualisation, dé-cotextualisation et dé-textualisation, ainsi qu’utilisation de catégories génériques (« conte populaire », « conte classique », « conte merveilleux », etc.) non interrogées.

Non, l’anthropologie ne « décontextualise » pas le conte: quand il est oral son contexte de transcription est généralement décrit par l’ethnographe (même si c’est, il est vrai, de manière parfois trop succincte – mais c’est surtout le cas des collectes anciennes, pas de celles d’un Daniel Fabre par exemple), et quand il est écrit, l’anthropologue d’aujourd’hui, au fait généralement des travaux menés en départements de littérature, fait désormais mille précautions pour ne pas prendre les versions de Perrault ou de Grimm comme de simples retranscriptions de versions orales. Qu’on relise Paroles païennes de Nicole Belmont pour se convaincre du fait que la principale cible de cette école du « le-conte-écrit-et-rien-d’autre-n’existe » fait grand cas du contexte de l’époque, et n’est pas complètement aveugle à quelque chose comme l’histoire culturelle. L’utilisation de catégories génériques comme « conte merveilleux », « conte populaire », etc., est chez eux l’objet d’une réflexion abondante, puisque c’est justement par là qu’ils définissent leur objet d’étude. Si Joëlle Légeret a raison au moins en apparence sur un point, c’est qu’en effet il n’est pas tout à faux  que les anthropologues « détextualisent » les contes qu’ils étudient, et pour cause… quand ils s’intéressent aux contres écrits, c’est dans la mesure où ceux-ci renverraient quelque chose d’un ou de plusieurs récits oraux. Or, l’un ne peut bien évidemment être traité, analysé, disséqué comme l’autre: un récit oral n’est pas un texte. Ce qui ne veut pas dire qu’il est sans contexte, ni sans « intertexte », si sans résonance figurative. Ni que les anthropologues soient tout à fait aveugles quant à la nature textuelle de leurs sources écrites quand ils utilisent ces dernières pour comparer des variantes.

Les deux points de vue sont-ils si irréconciliables entre « littéraires » et « folkloristes »? Je fais partie des gens qui pensent sinon qu’une convergence méthodologique, du moins qu’un dialogue disciplinaire reste malgré tout possible. Encore faudrait-il ne pas ménager entre les deux champs des obstacles insurmontables visant à disqualifier l’autre dès que celui-ci s’approche un peu trop du pré carré qu’on voudrait s’arroger. Prenons l’exemple de Perrault. Les Histoires ou contes du temps passé (1697) sont un objet littéraire écrit, admirablement composé, et pétri de références savantes. Mais ce n’est pas que ça. Qu’on le veuille ou non, les histoires sont aussi inspirées, certes très librement et partiellement, de « contes de bonne femme » relevant de la tradition orale, même si ce n’est pas forcément de la manière dont l’a décrite Soriano. Ce sont donc des contes écrits qui doivent quelque chose à cette tradition. Que ce quelque chose soit mineur ou majeur, c’est un autre problème. Mais ce fait que ces contes écrits doivent quelque chose, même minime, à un répertoire préexistant, autorise les « folkloristes » à aller y voir sans pour autant s’attirer une volée de bois vert des « littéraires », sous réserve qu’ils ont bien sûr pris les pincettes méthodologiques pour ce faire. Par ailleurs, c’est aussi un objet historique, sociologique… et artistique, puisque la première édition des contes est illustrée. C’est un objet complexe, plurifactoriel, qui mérite d’être abordé de manière pluridisciplinaire. Il est possible que l’on n’arrive pas à élaborer une « méthodologie interdisciplinaire » pour aborder ce genre d’objets, car le divorce serait trop important entre l’oral et l’écrit – comme ne manquait pas de le souligner Nicole Belmont, du reste, avant Ute Heidman. Mais il serait bon de ne pas fermer tout de suite la possibilité du dialogue entre anthropologie et littérature, en décrétant d’office que les deux doivent cheminer chacun de leur côté. C’est en tout cas une bizarre manière de prôner l’interdisciplinarité.

Qu’on me comprenne bien: il ne s’agit pas d’abandonner toute rigueur intellectuelle, ni de jeter aux orties toute prudence épistémologique. Mais pour comprendre en quoi des points de vue peuvent être irréconciliables ou non, il faut d’abord commencer par les écouter chacun d’entre eux, dans le respect des disciplines propres, sans les travestir, ce qui ne peut dans un premier temps être opéré que dans un cadre prudemment pluridisciplinaire. En cela, si un défaut paraît être celui du livre édité par Patricia Lojkine, il me semble au contraire être celui non d’un excès mais d’un manque de pluridisciplinarité, puisqu’un chapitre écrit par un anthropologue, et un autre par un psychologue, n’eussent pas été complètement absurdes dans la perspective de cet ouvrage qui était de faire dialoguer des usages différents d’un même objet protéiforme, le conte. Dont on peut décider, ou non, de le limiter pour les besoins de son étude aux formes écrites, orales, visuelles, audiovisuelles, etc.

Pour conclure, j’attends de mes vœux, comme Joëlle Légeret, « l’établissement d’une méthodologie solide, cohérente et heuristiquement efficace » encore à venir, mais qui concerne l’intégralité des formes du conte, pas seulement ses formes écrites. Ceci est peut-être une chimère, du fait de difficultés épistémologiques insurmontables. Mais en attendant, je prête l’œil et l’oreille à ce qui se dit ailleurs du conte que dans ma discipline, l’histoire de l’art (où il ne s’y dit en réalité quasiment rien), pour voir, discuter, expérimenter, émettre des hypothèses de rapprochement méthodologiques possibles entre histoire, littérature, anthropologie, voire psychologie. Et à ce titre, la notion de « réemploi » ne me paraît ni rhétorique, ni impertinente.

Le Blue Beard de Walter Crane, une édition critique

J’ai l’immense plaisir d’annoncer, enfin, la mise à jour définitive de mon édition critique numérique du Blue beard de Walter Crane, fruit de mon travail au sein de la MSH Val de Loire en 2013-2014.

Lire l’édition critique du Blue Beard de Walter Crane.

Qu’est-ce que c’est?

C’est une édition critique numérique d’un album pour enfants du XIXe siècle, réalisé par un grand illustrateur et artiste de l’époque, Walter Crane, sur lequel j’ai beaucoup travaillé ces dernières années, comme les lecteurs assidus de ce blog l’auront sans doute remarqué.

Critique parce qu’il s’agit d’une édition scientifique avec tout un apparat critique: une introduction, une notice technique expliquant comment ce livre a été réalisé à l’époque, deux annexes, une bibliographie, mais aussi et surtout tout un appareil de notes attachées aussi bien au texte qu’aux images. En effet, dans une édition critique de textes classique, on a l’habitude de trouver des notes attachées à tel ou tel mot ou phrase du texte, ce qui permet de l’expliciter, de le commenter, etc. La nouveauté ici est d’avoir voulu en faire de même pour les images: chaque image est découpée en un certain nombre de zones (formées en SVG pour ceux que la technique intéresse) auxquelles sont attachées autant d’articles permettant de les commenter au fur et à mesure.

Numérique, parce que c’est le genre de dispositif qui est difficilement faisable dans le cadre d’une édition papier, ou pas avec la même fluidité de lecture. Et bien sûr aussi parce qu’il me paraissait intéressant d’offrir au public cette recherche, financée par de l’argent public, de manière libre et gratuite, dans la lignée de la réflexion autour de l’open access ainsi que de la politique de diffusion des données et valorisations de la recherche de la MSH Val-de-Loire.

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Pourquoi tant de retard?

Parce que pour que cette édition soit véritablement considérée comme scientifique, il fallait qu’elle soit relue et approuvée par des pairs. Ce qui a été long pour des raisons techniques inutiles à exposer ici, mais en gros cette publication a fait l’objet de la relecture et de l’approbation d’Helen Stalker, spécialiste de Walter Crane et conservatrice à la Whitworth Gallery de l’université de Manchester, ainsi que de Stephanie Boydell, conservatrice en charge des Special Collections à la Manchester Metropolitan University.  Deux conservatrices me dira-t-on, et pas d’universitaire à proprement parler… sont-ce vraiment des pairs? A ces deux personnes il faut ajouter la relecture attentive d’une traductrice qui a eu la bonté de traduire l’intégralité de l’apparat critique vers l’anglais, et qui est par ailleurs maîtresse de conférences à l’université de Paris-Sorbonne, et spécialiste entre autres de l’histoire de l’édition au XIXe siècle. C’est grâce à elle que cette édition est bilingue, qu’elle en soit ici chaleureusement remerciée, ainsi que de ses nombreuses et pertinentes corrections sur le contenu. Trois personnes dont une spécialiste de Walter Crane et une spécialiste de l’histoire de l’édition, j’ai estimé que le compte y était.

Tout cela a donc pris du temps: traduction, relecture par les partenaires de Manchester, entrée des corrections, etc., et c’est pour ces raisons, et d’autres, que la MSH n’a pu mettre en ligne la version définitive et approuvée de cette édition critique que fin juin 2016. J’espère qu’elle saura intéresser tous les publics, et pas seulement les universitaires, et surtout qu’elle saura susciter des émules: ce procédé de notes iconographiques est tout à fait exploitable sur d’autres corpus, y compris des corpus qui n’ont rien à voir avec celui de l’album: bande dessinée ou livres d’emblèmes par exemple, mais aussi plans d’architecture, cartes anciennes, cartes postales, peintures, etc. J’espère avoir des retours sur cette expérimentation éditoriale qui ne se veut pas un one shot, mais un prototype engageant à d’autres productions du même genre.

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Pour finir, à nouveau un grand merci à la MSH Val-de-Loire pour son travail, et surtout pour sa patience avec ce projet qui n’en a pas fini de se terminer, jusqu’à aujourd’hui.

La question de l’origine du conte – sur un certain renouveau de l’école historico-géographique

Un article sur le site de la BBC a récemment connu un écho assez important, puisque l’information en est relayée jusque sur un site d’actualités spécialisé français, Actualitté. L’article rapporte que des chercheurs des universités de Durham et de Lisbonne auraient découvert que certains contes de fées trouveraient leur origine dans des récits racontés de manière orale à la Préhistoire. Je voudrais expliquer ici quelles sont  les difficultés que je trouve personnellement à la qualité scientifique de ces recherches.

Quoi de neuf ?

Tout d’abord, restituons à César ce qui est à César: Jamshid Tehrani et Sara Graça da Silva ne sont pas les premiers à travailler sur le sujet, ni à avoir obtenu des résultats similaires avec les mêmes méthodes. Le même Tehrani a déjà publié sur le sujet avec la même méthodologie en 2013, ce dont je m’étais fait l’écho ici même. À cette occasion, Julien d’Huy, chercheur en anthropologie, m’avait signalé en commentaire ses propres travaux en la matière, publiés à partir de 2012 (et je le remercie vivement par ailleurs de m’avoir envoyé plusieurs d’entre eux). Je ne sais donc pas qui est le premier à avoir appliqué ces méthodes au domaine du conte (plus probablement Julien d’Huy), et à la rigueur peu importe, sauf peut-être pour la carrière des chercheurs en question, mais le fait est que cette “nouveauté” de 2016 n’en est pas une, puisqu’elle fait l’objet de publications depuis 2012, voire même avant. Julien d’Huy et Jean-Loïc Le Quellec (directeur de recherche au CNRS) situent par ailleurs leurs travaux communs dans le fil d’autres travaux, qui visent comme les leurs à appliquer des outils phylogénétiques à des objets culturels, comme les langues, les textiles, le matériel lithique, etc., et ce depuis au moins 1994, si j’en crois les références données en note dans leur chapitre “Comment reconstruire la préhistoire des mythes? Applications d’outils phylogénétiques à une tradition orale” (d’Huy, Le Quellec 2014, p. 146). À ces domaines, Jamshid Tehrani ajoute dans son article ceux de la musique, des pratiques de mariage ou des institutions politiques. Julien d’Huy, dans un article de 2015, fait remonter les prémisses épistémologiques encore plus loin, à savoir dans les hypothèses de travail de l’école dite “historico-géographique” finlandaise du début du XXe siècle (dont Anti Aarne est le plus éminent représentant). On la qualifie aussi d’école diffusionniste, dans la mesure où elle essaye d’expliquer la co-présence de récits similaires aux quatre coins de la planète par une ascendance commune, et une diffusion ultérieure qui suit les migrations des populations humaines:

L’école historico-géographique finlandaise cartographiait la distribution des traits culturels, en particulier des mythes et des contes, dans le but de découvrir le moment et le lieu de leur origine. Dans le même esprit, nous faisons l’hypothèse que les familles de mythes se caractérisent par un héritage commun. Ainsi, deux récits proches partageraient un même ancêtre, et plus ils se ressembleraient, plus leur ancêtre commun serait récent. (d’Huy 2015, p. 14.)

Si la nouveauté scientifique d’une utilisation d’outils algorithmiques en usage dans les analyses phylogénétiques demeure, les présupposés épistémologiques remontent en revanche à loin, et permettent de relativiser la soi disant “découverte” de M. Tehrani (cet effet d’annonce se trouvant, précisons-le, surtout dans les articles ayant relayé les travaux de M. Tehrani, plutôt que dans ceux des différents chercheurs auxquels il est fait référence ici).

Squelettes de Canis Dirus (loup préhistorique), National Museum of Natural History, Washington, D.C.
Squelettes de Canis Dirus (loup préhistorique), National Museum of Natural History, Washington, D.C.

Un problème de modèle

Premier point qui me chiffonne: l’application d’outils de statistique phylogénétique, d’habitude utilisés dans le domaine de la biologie, à des objets qui ne sont pas des êtres vivants.  Je ne ferais pas l’injure aux chercheurs partisans de ce renouveau de l’école historico-géographique de croire que les contes soient des êtres vivants, ni même de croire qu’ils se reproduisent comme des êtres vivants, par mélange de gènes et mutations géniques au fil des générations. Mais le fait est qu’ils font comme s’ils se reproduisaient comme des êtres vivants, et qu’ils voient dans les  différents éléments narratifs des mythes et des contes, appelés des “mythèmes”, autant de gènes qui, mélangés, donnent lieu à des histoires. C’est faire fi des différents mécanismes présidant à l’élaboration comme à la transmission du conte oral, tels qu’ils ont par exemple été présentés par Nicole Belmont dans sa Poétique du conte, ou si l’on préfère par Claude Bremond qui y voyait une sorte de bricolage et de jeu de meccano.

Les phylogénéticiens du conte (donnons-leur ce nom pour plus de commodité) me répondront sans doute qu’ils ne veulent pas statuer sur ce sujet des mécanismes de transmission, que ce n’est pas leur objet, et qu’ils veulent juste essayer de comprendre comment les contes se sont diffusés à travers le monde pour arriver à comprendre pourquoi il se trouve qu’il y a des contes qui se ressemblent aux quatre coins de la planète, sans lien historique connu entre les civilisations dont ces contes relèvent. Mais peut-on prétendre expliquer la diffusion d’un objet culturel, quel qu’il soit, sans connaître les mécanismes de sa transmission? Le seul élément donné dans les quelques articles que j’ai lus, écrits ou co-écrits par Julien d’Huy, est une citation de Claude Lévi-Strauss, qui explique qu’“on ne discute pas les mythes du groupe; on les transforme en croyant les répéter”. C’est un peu court. Et surtout, cela remet en cause la  validité de l’utilisation de l’outil phylogénétique: c’est parce qu’on sait comment s’opère le brassage génétique (à petite échelle) qu’on peut utiliser cet outil phylogénétique (à grande échelle) en biologie. On m’objectera que Darwin n’avait pas eu besoin, au XIXe siècle, de la connaissance des mécanismes de brassage génétique pour élaborer sa théorie de l’évolution, et qu’il est possible de mettre en place des macro-modèles sans comprendre immédiatement comment cela fonctionne dans le détail. Je répondrais que Darwin n’utilisait pas d’outils statistiques pour élaborer des arbres phylogénétiques, mais qu’il a élaboré sa théorie de l’évolution à partir d’une quantité très importante d’observations  morphologiques du vivant, et a donc élaboré son modèle global à partir d’observations de détail. Les phylogénéticiens  du conte pratiquent bien sûr l’analyse (au sens de “découpage”) des récits qu’ils injectent dans leur base de données, mais ils ne donnent aucune idée des mécanismes par lesquels les récits se sont transmis et transformés, contrairement à Darwin qui a élaboré ses modèles de sélection naturelle et de sélection sexuelle.

Julien d’Huy, dans une de ses études, indique néanmoins:

Un parallèle peut être établi entre cette transmission des mythes d’une génération à l’autre et le concept de “descendance modifiée” élaboré par Darwin. Cette expression signifie que les espèces divergent progressivement les unes des autres en accumulant des mutations provoquées par leur adaptation au milieu. (d’Huy 2013, p. 199)

On prendra note d’abord qu’il ne s’agit ici que d’un parallèle, d’une analogie, et pas d’une explication du mécanisme de transmission à part entière, et ensuite que le modèle est encore celui des sciences de la nature, et de la théorie de l’évolution en particulier. Patrick Tort (2009) a longuement argumenté sur le fait qu’il fallait se garder d’appliquer le modèle darwinien à autre chose que ce pour quoi il était conçu, c’est-à-dire les formes du vivant. L’appliquer à des objets culturels reviendrait donc à tomber dans le même écueil que le darwinisme social – on pourrait d’ailleurs baptiser cette école le “darwinisme culturel”. Il ne s’agit toutefois que d’un parallèle… mais en l’absence d’explication propre aux domaines du mythe et du conte, le modèle darwinien devient celui qui de fait vient expliquer leurs mécanismes de transmission, et l’écueil est atteint:

Comme l’a remarqué Claude Lévi-Strauss pour les mythes [sic], les cultures traditionnelles se transmettent justement par un processus de descendance modifiée, ce qui en permet une modélisation darwinienne. (d’Huy, Le Quellec 2014, p. 146)

Mettre la charrue avant les bœufs

On pourrait se dire… d’accord, mais si on obtient des résultats, après tout, pourquoi pas? Le problème est que, pour les phylogénéticiens du conte, le résultat obtenu est celui de prouver l’hypothèse de départ, ce qui constitue une faute épistémologique majeure. “Je pose comme hypothèse que les contes se transmettent sur le modèle de la descendance modifiée de Darwin; à partir de cette hypothèse je viens construire un arbre phylogénétique avec le matériau de dizaines de variantes de contes similaires; comme j’arrive à construire cet arbre phylogénétique, j’en déduis que mon hypothèse de départ était bonne, et que les contes se transmettent selon le mécanisme de la descendance modifiée.”

Arriver à prouver une hypothèse en se fondant sur la même hypothèse, c’est ne rien prouver du tout, sauf si la démonstration s’appuie sur une expérimentation qui permet de prouver l’ancrage, ou la correspondance, de l’hypothèse dans la réalité. Or, ici, il n’y a aucune  expérimentation, aucune vérification de la pertinence de l’hypothèse à partir de la réalité des textes, mais la simple reconstitution, d’abord d’un arbre généalogique, puis d’un récit-source. Quant aux rares documents archéologiques donnés en appui des thèses des phylogénéticiens du conte, ils ne m’ont, à chaque fois, pas convaincu. Il est vrai que je ne suis pas préhistorien, mais je sais aussi, en tant qu’historien de l’art, que les images ne parlant pas, on peut facilement leur faire dire ce qu’on veut, et notamment celles où le contexte manque. Il y a donc de mon point de vue un défaut épistémologique majeur, qui se ressent dans l’ensemble des publications que j’ai eu l’occasion de lire sur le sujet, qui est que l’hypothèse de départ, même si elle est donnée avec beaucoup de précautions, et au conditionnel, est considérée ensuite comme prouvée par sa mise en œuvre.

Pour prouver la validité de cette hypothèse, il faudrait soit examiner de près les mécanismes de transmission des contes, sans préjugé sur le fait qu’ils puissent ressembler ou non au mécanisme de transmission des gènes ou à ceux, darwiniens, de sélection naturelle et de sélection sexuelle, soit trouver suffisamment de preuves archéologiques anciennes, datant notamment de la Préhistoire, ou au moins de l’Antiquité, pour arriver à montrer que l’affirmation de l’existence des contes décrits au Paléolithique ou au Néolithique se vérifie matériellement. Ce qui selon moi est encore loin d’être fait.

Quel âge ont les contes?

Un souci est également celui de la datation: pourquoi pas, après tout en effet, créer des arbres généalogiques. Mais comment dans ce cas vérifier le degré d’éloignement des versions entre elles, vu qu’il s’agit pour leur immense majorité de variantes textuelles récupérées dans les littératures et l’ethnographie des périodes moderne et contemporaine? Les phylogénéticiens du conte partent du principe que plus les variantes sont éloignées textuellement, plus elles sont éloignées temporellement, se fondant ainsi encore une fois sur le mécanisme de brassage génétique à l’œuvre dans le vivant. Mais ne peut-on douter de la pertinence de l’application d’une telle méthode de datation à des objets qui ne connaissent pas les mêmes mécanismes de transmission, et qui connaîtraient peut-être une autre temporalité, plus lente ou plus rapide, en tout cas différente, de conservation et de transformation? Les phylogénéticiens du conte considèrent la spécificité de leur objet quand ils prennent en compte les phénomènes de transferts horizontaux dans la création de leurs arbres, qui permettent bien de rendre compte du fait que les contes ne se propagent pas seulement, comme les gènes, d’une génération à la suivante, mais, comme n’importe quel objet culturel, au sein d’une même génération, ou même d’une génération à la précédente (ce dernier transfert restant évidemment inféodé aux lois de la chronologie dans son déroulement historique: un petit-fils peut apprendre une histoire à son grand-père, mais celui-ci ne pourra la transmettre à ses ascendants morts et enterrés). Ils s’appuient par ailleurs sur les migrations de populations, reconstituées par les découvertes archéologiques et les observations géologiques, pour choisir quel arbre est le meilleur: ainsi de Julien d’Huy qui, pour établir la chronologie de diffusion du motif du dragon,  estime que “la diffusion du récit en Amérique remonterait quant à elle au dernier Maximum Glaciaire, entre 16500 et 13000 ans BP, quand le détroit de Béring pouvait encore être traversé à pied” (d’Huy 2013, p. 205).

Il reste néanmoins que les méthodes de datation utilisées, même quand elles sont corroborées par des éléments archéologiques ou géologiques matériels, restent tributaires du modèle de l’évolution phylogénétique. Et en cela, parce qu’un rythme de transmission du conte qui lui soit spécifique, et qui ne suive pas celui des gènes, n’est pas envisagé, on n’aboutit qu’à une chronologie possible, et pas à une chronologie confirmée. Aussi les arbres des phylogénéticiens du conte ne correspondent-ils qu’à des reconstitutions hypothétiques, et ne peuvent accéder au rang de véritables résultats scientifiques. Ce en quoi ils semblent par ailleurs tout à fait d’accord:

Les flux génétiques retenus pour dater les motifs sont ceux qui correspondent le mieux à l’arbre obtenu; ils ne permettent donc que d’estimer la datation de l’arbre, et en aucun cas ne peuvent le confirmer. (d’Huy 2013, p. 204)

D’autres chronologies sont en effet possibles… notamment si on considère que l’écriture, après tout, a quand même changé la donne au niveau de la diffusion, dans l’espace mais aussi dans le temps, des histoires. Et si on considère avec certains préhistoriens comme André Leroi-Gourhan (1964) que, bien avant l’apparition du cunéiforme, les peintures pariétales pouvaient être considérées comme une forme d’écriture, au sens de notations graphiques pouvant servir de support de remémoration, ce problème de la transmission des récits prend une tout autre ampleur. Ainsi, dès la Préhistoire, l’écriture iconographique aurait pu influer sur le rythme de transmission des récits mythiques ou des contes en favorisant, par exemple, leur conservation, du moins dans les aires où cette notation graphique existe. Ce n’est bien sûr qu’une hypothèse contre une autre, mais qui montre que le modèle génétique n’est pas le seul que l’on peut prendre en compte quand il s’agit d’organiser dans le temps la  diffusion d’un récit “de tradition orale”.

La thèse psychologique

Une autre hypothèse évacuée d’un revers de main par les phylogénéticiens du conte, ou presque, est celle d’une universalité de la structuration de la psyché humaine. Julien d’Huy et Jean-Loïc Le Quellec s’en expliquent ainsi:

Écartons d’abord une objection. La très vaste répartition de certains mythes, depuis longtemps remarquée, a fait l’objet d’une explication non diffusionniste, s’appuyant sur la notion d’archétype; l’esprit humain serait constitué de telle manière que les mêmes images primordiales, les mêmes motifs mythiques pourraient surgir spontanément en tout lieu et à toute époque. Dans ces conditions, à quoi bon réaliser une analyse phylogénétique des mythes? Cette théorie, élaborée par Carl Jung et adoptée avec des variantes par Joseph Campbell, Mircea Eliade, Gilbert Durand et bien d’autres analystes, ne résiste cependant pas à l’examen des faits aréologiques (c’est-à-dire résultant de l’étude des aires de répartition des traits culturels). En effet, nos cartes montrent clairement que, contrairement à une affirmation par trop fréquente, les mêmes mythes ne se trouvent justement pas partout, et que leur répartition, aucunement aléatoire, ne peut s’expliquer par la résurgence d’archétypes, pas plus que par l’action de conditions socio-économiques similaires. […] Du reste, contrairement à ce qu’affirme une idée reçue trop répandue, cette théorie pose beaucoup de problèmes et n’en résout aucun: l’existence des archétypes n’a jamais pu être établie, et ni son inventeur, ni ceux qui lui ont emprunté cette notion comme principe explicatif en mythologie n’ont jamais précisé comment faire pour reconnaître une image archétypale d’une autre qui ne le serait pas. Les archétypes ne constituent au mieux qu’une hypothèse non démontrée, posant de plus de grandes difficultés théoriques, et à laquelle il est donc inutile de faire appel quand des explications plus simples existent. (d’Huy, Le Quellec 2014, p. 154-155)

On aura compris la contradiction profonde entre les deux écoles, la psychologique et l’historico-géographique, qui essayent pourtant toutes deux de répondre à la même question: comment se fait-il qu’il existe des contes qui se ressemblent aux quatre coins du monde?

Je préfère le dire tout net: je n’ai pas particulièrement d’affinités avec l’œuvre de Jung, que je connais très mal, mais les arguments contre la validité de la thèse psychologique ne me semblent pas tenir. En effet, le fait que certains “mythèmes” ne se retrouvent pas dans certaines parties du monde n’invalide pas en soi l’hypothèse d’une structuration universelle de la psyché, dans la mesure où cette absence peut s’expliquer de différentes manières: oubli ou disparition des récits en question, que ce soit pour des causes historiques, culturelles ou démographiques, ou bien même non-apparition de ces récits parce qu’il n’a jamais été éprouvé le besoin psychologique de les raconter, ou de les perpétuer.

Si l’hypothèse de l’existence des archétypes jungiens me semble aussi fragile que celle de l’existence des Idées platoniciennes, il y a toutefois d’autres manières de poser l’hypothèse psychologique, et on peut notamment la poser de manière non-ontologique et non-universelle. Non-ontologique: il ne s’agit pas de poser les archétypes comme des choses réellement existantes, mais comme des fictions, des “types” créés par la psyché humaine et dont la dimension archaïque (qui fait qu’on les appelle des “archétypes”) renverrait avant tout à une réalité psychologique, et non nécessairement à une réalité historique (encore que… c’est parce que certains motifs deviennent historiquement des lieux communs qu’ils sont marquants psychologiquement), encore moins matérielle. Non-universelle: ces archétypes ne seraient que des potentialités, en latence dans l’esprit humain, qui serait structuré de telle manière que, selon les besoins psychologiques, ces archétypes jailliraient ou non dans la conscience, sans nécessité qu’ils soient actualisés en tous temps et en tous lieux. De ce point de vue, Gilbert Durand me semble plus pertinent que Carl Jung, et il me peine de voir qu’il est mis dans le même sac, alors que ses Structures anthropologiques de l’imaginaire sont je crois tout de même, du point de vue épistémologique, ou disons philosophique, un peu plus abouties que les théories du psychanalyste. Surtout, il m’amuse de voir Julien d’Huy considérer, pour expliquer la permanence du motif mythique du dragon depuis la Préhistoire, des arguments psycho-neurologiques, à savoir la relation particulière que les Homo sapiens auraient, neurologiquement, avec les serpents :

Le motif du serpent géant aurait donc été avantagé dans sa diffusion par les circuits neuronaux qu’il implique. Le cerveau, fruit d’une longue évolution, ne peut s’empêcher de considérer comme important un serpent, et donc de l’imaginer plus grand que nature. (d’Huy 2013, p. 208)

Ne doit-on considérer le rôle du cerveau, ou celui de la nécessité psychologique, que pour expliquer la permanence d’une histoire, et ne pourrait-on également expliquer grâce à lui l’apparition de ces histoires? Il ne s’agit certes pas de dire que “de tout temps, en tous lieux, le cerveau humain a fonctionné de la même manière, et a créé les mêmes histoires”, mais de tempérer la thèse diffusionniste en disant que, peut-être, un même récit a pu avoir plusieurs sources, inventées en même temps, ou à quelques siècles ou millénaires de distance… il est des limites à la mémoire comme à l’imagination humaine, mais tous les Homo sapiens possèdent ces deux facultés. L’école diffusionniste me semble pécher par une trop grande considération de la première, et l’un de ses écueils consiste donc à ne pas pouvoir considérer qu’une même histoire ait pu jaillir à deux endroits différents, parce que leurs inventeurs auraient connu des contextes similaires de création (une chasse malheureuse, une peur devant une nuée d’oiseaux, une fascination devant les étoiles…) L’école psychologique, de son côté, me semble aller droit dans le mur si elle pose que tous les récits sont les fruits de la création psychique, sans voir qu’ils sont également la conséquence de longues traditions enracinées dans l’histoire. Les deux théories, en tout état de cause, reposent sur des hypothèses invérifiables, et on pourrait tout à fait retourner contre eux l’assertion de Julien d’Huy et Jean-Loïc Le Quellec, à savoir que “cette théorie pose beaucoup de problèmes et n’en résout aucun: l’existence des contes à l’époque paléolithique n’a jamais pu être établie”, ou que “l’idée d’une diffusion historique d’un même récit ne constitue au mieux qu’une hypothèse non démontrée, posant de plus de grandes difficultés théoriques, et à laquelle il est donc inutile de faire appel quand des explications plus simples existent”.

Une théorie non réfutable

En effet, si l’on suit les arguments de Karl Popper, les théories diffusionniste et psychologique ne sont pas scientifiques, car elles ne sont pas réfutables. Les calculs statistiques des phylogénéticiens des contes sont bien reproductibles, pourvu que l’on s’entende sur le corpus et les mythèmes de départ (ce qui n’est pas non plus sans poser des difficultés…), mais ces théories ne sont réfutables ni par une éventuelle découverte archéologique, ni, par exemple, par une découverte textuelle dans une aire culturelle non prise en compte auparavant: ceci ne ferait que déplacer les pôles de diffusion, et pourrait éventuellement modifier l’arbre généalogique, mais ne remettrait pas en cause l’élément indémontrable, parce qu’irréfutable, qui est celui de l’existence d’un récit prototypal. De même, mais pour d’autres raisons, “l’universalité de la psyché humaine” est un indémontrable, car en dehors du domaine de l’expérimentable, et donc du réfutable.

Vanité des origines

Nous n’espérons toutefois pas clore le débat épistémologique, à l’heure où certains continuent de penser que la psychanalyse est une science, et sachant que, après tout, toutes ces recherches phylogénétiques sont faites avec sérieux par des gens qui sont au CNRS, ou enseignants-chercheurs dans de grandes universités. Ce n’est pas moi qui, tout seul, vais décider si ceci est de la science et ceci ne l’est pas, vu que je ne suis en plus ni anthropologue, ni psychologue, ni biologiste. En revanche, j’ai énoncé ici pour quelles raisons, que j’espère bonnes, cette voie de “quête des origines” ne m’intéresse pas. Ou peu. Les frères Grimm ont été parmi les premiers à assigner une origine des contes qui se perdrait “dans la nuit des temps”, ce que n’a pas manqué de faire remarquer dans son article, d’ailleurs, Jamshid Tehrani, qui prétend ainsi se situer dans la même lignée. Que cette poétique romantique séduise encore aujourd’hui est intéressant, voire émouvant, qu’elle fasse l’objet d’une récupération scientifique qui reprend à son compte l’identification des contes avec des êtres vivants est plus inquiétant. On sait quand même depuis un certain temps, au moins disons depuis le début du XXe siècle, que cette origine naturelle, voire divine, des contes, n’est que le fruit de l’idéologie romantique de l’époque. Les contes ne sont pas des êtres vivants, leur transmission ne fonctionne pas à l’instar d’une reproduction biologique, que celle-ci soit sexuée ou asexuée, et l’emprunt n’est pas une mutation génique. On peut filer l’analogie de l’art avec le vivant, c’est d’ailleurs une constante en philosophie de l’art comme en philosophie du vivant depuis Aristote, mais il faut se cantonner à l’analogie, qui a une fonction heuristique, et ne pas passer à l’identité. Or, appliquer des méthodes de statistique phylogénétique à des objets qui ne sont pas des êtres vivants, c’est selon moi, le pas de trop. Pourquoi avoir passé ce pas? Certainement parce que, comme Anti Aarne avait en tête des contes archétypaux quand il commençait à élaborer ses contes-types, les tenants d’un renouveau contemporain de l’école historico-géographique ont eux aussi la volonté, quoiqu’ils s’en défendent et disent ne vouloir mettre à jour que des prototypes et pas des archétypes, de découvrir “les premiers mythes de l’humanité”.

J’estime personnellement qu’une telle quête des origines est tout à fait belle du point de vue poétique, mais que du point de vue scientifique elle manque de consistance, et surtout de pertinence. On pourra toujours imaginer qu’un récit où une petite fille rencontre un loup dans une forêt, ou bien où une jeune fille est condamnée par une créature surnaturelle à mourir, parce que cette dernière n’aurait pas reçu assez d’égards, ait pu habiter l’esprit de nos ancêtres chasseurs-cueilleurs. À ce niveau de schématisme ou d’abstraction, tout est autorisé, et il n’est pas besoin d’un arbre phylogénétique pour estimer que de tels récits ont très probablement été l’objet de diffusions par voie orale bien avant l’invention de l’écriture. Mais ces récits n’ont à peu près rien à voir culturellement avec ceux du Petit Chaperon rouge ou de La Belle au bois dormant, car dans un autre contexte, avec d’autres mots, d’autres phrases, une autre organisation narrative, ils ont changé de sens. “Le Petit Chaperon rouge existait il y a 20000 ans” est donc une affirmation qui n’a guère de sens, et qui n’a d’écho dans les médias que parce que son anachronisme frappe l’imagination des gens d’aujourd’hui, et qu’en même temps elle rappelle, en effet, que les contes sont tellement vieux qu’en fait ils n’ont pas d’origine connue, et n’en auront probablement jamais. Alors une origine unique, n’en parlons pas. Faisons notre bout de chemin archéologique, et remontons les pièces du puzzle historique: il y a déjà bien assez de pièces qui existent, pour ne pas rajouter à l’histoire du conte des pièces dont l’existence est… problématique.

 

 

Bibliographie

Nicole Belmont, 1999, Poétique du conte, essai sur le conte de tradition orale, Paris: Gallimard.

Julien d’Huy, 2015, “Comment remonter aux sources des mythes”, Les Grands Dossiers des sciences humaines, no 37, décembre 2014-janvier-février 2015, p. 14-17.

Julien d’Huy, 2013, “Le motif du dragon serait paléolithique: mythologie et archéologie”, Bulletin Préhistoire du Sud-Ouest, no 21, 2013-2, p. 195-215.

Julien d’Huy, Jean-Loïc Le Quellec, 2014, “Comment reconstruire la préhistoire des mythes? Applications d’outils phylogénétiques à une tradition orale”, dans Pascal Charbonat, Mahé Ben Hamed, Guillaume Lecointre (dir.), Apparenter la pensée? vers une phylogénie des concepts savants. S. l.: Éditions matériologiques, p. 145-185.

André Leroi-Gourhan, 1964, Le Geste et la Parole : Vol. I. Technique et langage. Paris: Albin Michel.

Patrick Tort, 2009, Darwin et le darwinisme. Paris: Presses universitaires de France, “Que sais-je?”.

 

PS en date du 2 février 2016

Quelques billets de blogs au sujet de l’article de Tehrani, pour mémoire.

“Fairytale Genetics”, de William Pooley.

“So, about those Bronze Age fairy Tales”, de Zalka Csenge Viràg.

“Fairytale Phylogeny”, de John Laudun, qui tente de retracer la chronologie du débat, d’un point de vue strictement anglophone.

Conte et symbole

Je viens de (re)lire De la nature des symboles de René Alleau, un petit livre écrit par quelqu’un qui s’intéresse essentiellement au symbolisme religieux et à l’ésotérisme (notamment l’alchimie), et qui a une thèse assez intéressante. Celle-ci consiste à montrer que le terme “symbole” recouvre en fait  dans le langage usuel deux acceptions différentes, qu’il convient selon l’auteur de bien distinguer, à savoir 1/  un sens spirituel, transcendantal, religieux où le symbole renvoie à un au-delà d’ordre sacré, théologique, etc. (comme par exemple le foudre de Jupiter, la lumière chrétienne, la virginité mariale), qui jouent comme autant d’appels vers une réalité supérieure à l’homme ; 2/ un sens matériel, immanent, social, où le symbole renvoie à une réalité profane, conventionnelle, etc. (comme par exemple les faisceaux romains, les drapeaux, l’héraldique, les signes des sociétés secrètes) qui jouent comme autant de signes de reconnaissance liés à un groupe social donné, qu’il soit politique, religieux ou autre. Pour les distinguer, René Alleau, qui va justifier sa précision lexicale par une étude étymologique assez poussée, décide d’appeler les premiers symboles, et les deuxièmes synthèmes.

Le nom de symbole doit être réservé aux signes reconnus comme sacrés par une Église ou par une tradition religieuse.

Le nom de synthème doit être réservé aux signes conventionnels par l’intermédiaire desquels un lien mutuel est établi par les hommes, soit entre eux, soit entre une idée et une chose ou une action, soit entre des points de l’étendue, soit entre des moments de la durée, soit entre les choses sur lesquelles ils opèrent.

(René Alleau, De la nature des symboles, Paris, Payot & Rivages, 2006, p. 45.)

On n’est pas obligé de le suivre jusque dans sa terminologie, mais la distinction conceptuelle est tout de même, selon moi, bonne à prendre, malgré le côté un peu “fourre-tout sémiologique” de la deuxième catégorie : le symbole étant de manière générale un signe qui relie deux réalités, il peut être utile en effet de distinguer entre les symboles qui essayent de relier une réalité à une autre d’ordre ontologiquement différent (ou prétendu tel), et ceux qui relient deux réalités du même ordre (ou niveau) ontologique.  En tout cas, on retiendra de ce petit essai la volonté de distinguer entre les symboles religieux et les synthèmes profanes, et ce même au sein des groupes religieux ou à vocation spirituelle : ainsi, dans le symbolisme franc-maçon, il faut distinguer entre la symbolique spirituelle qui accompagne les rites et la synthématique sociale (signes de mains, branche d’acacia, etc.) qui permet aux franc-maçons de se reconnaître entre eux au sein de la société. René Alleau étudie de fait longuement la symbolique et la synthématique du signe X, qui a pu avoir une signification sacrée aussi bien que profane : il a pu à la fois, de même que la croix chrétienne, avoir une signification sacrée dans telle ou telle religion, et être un signe de reconnaissance d’ordre mathématique où “X”, ou son équivalent des mains croisées, renvoie à la valeur chiffrée 10, ou d’ordre religieux où “X” renvoie au Xristos des premiers chrétiens.

Ce faisant, s’il est possible qu’un même signe puisse être à la fois symbole et synthème, on s’interroge sur la nécessité de distinguer entre deux objets différents, et s’il ne serait pas plus pertinent de parler de deux fonctions différentes pour un même objet : une fonction symbolique et une fonction synthématique.

Ce préambule théorique étant clos, en quoi cette distinction peut-elle nous aider dans l’analyse et la compréhension du conte? La plupart des théoriciens qui se sont intéressés à la question de l’origine du conte partagent un point en commun, ils sont d’accord pour affiemer que le conte dériverait du mythe (je renvoie ici à Paroles païennes de Nicole Belmont). Quoi que l’on pense de la pertinence de cette question – on peut en effet aussi décider que la question de l’origine du conte n’a pas d’intérêt en soi, et le considérer comme un donné faisant sens en soi, son origine étant de toute façon indéterminable par manque de traces historiques –, il est remarquable que le conte ait été rattaché de manière aussi systématique au mythe, les théoriciens différant dans leurs approches sur les modalités de ce rapport entre conte et mythe plutôt que sur la question de savoir s’il y a rapport ou non: ce dernier point est considéré comme acquis. Le renouveau théorique qu’apporte Vladimir Propp au XXe siècle (le Vladimir Propp des Racines historiques du conte merveilleux, pas celui de la Morphologie du conte) est, de ce point de vue, que Propp va essayer de considérer le rapport des contes non plus seulement aux mythes, mais aussi aux rites. Mais le rapport au mythe est toujours considéré comme évident, y compris, je suppose (je ne les ai pas lues…), dans certaines lectures psychanalytiques d’obédience jungienne.

Je ne souhaite pas forcément remettre en cause cette évidence théorique du rapport du conte au mythe, mais simplement la relativiser: on peut considérer qu’il s’agit d’un véritable rapport historique, où les mythes se seraient peu à peu, par les multiples métamorphoses de la tradition orale, transformés en contes, mais on peut aussi considérer qu’il s’agit de simples invariants anthropologiques, sans causalité historique ni transmission géographique, cette invariance pouvant elle-même être considérée comme de l’ordre d’un besoin psychologique atavique ou comme le reflet d’organisations sociales récurrentes. Quoi qu’il en soit, on retiendra que le conte, d’origine pourtant si lointaine, fait sens à notre époque, et touche quelque chose au plus profond de nous. Que ce quelque chose soit de nature sociale ou psychologique, ou les deux très probablement, le conte partage avec le mythe une fonction que je qualifierai d’anthropologique (dans le sens où elle fait sens pour l’homme), qui fait qu’il a une importance pour notre vie à nous, à l’instar d’une vérité religieuse, l’aspect ontologique en moins puisque le conte s’énonce d’emblée comme une fiction…

Cette fonction anthropologique du conte nous fait penser que les fameux symboles qu’on y trouve pourraient bien être de l’ordre du symbole de René Alleau, à savoir qu’ils pourraient contenir des motifs dotés d’une fonction symbolique et non simplement synthématique. Ainsi le loup du Petit Chaperon rouge est-il uniquement un signe renvoyant à un séducteur risquant de perdre les jeunes filles par ses entreprises? Dans la version de Perrault, le motif a évidemment cette fonction synthématique, puisque le texte la suggère explicitement et que le contexte d’écriture et de publication plaide  en faveur de l’interprétation galante. Mais si l’on accepte de considérer la possibilité qu’un même motif puisse avoir plusieurs significations, le loup peut aussi être doté d’une fonction symbolique qui renvoie à l’idée d’une entité dévorante, la mort, qui joue un rôle fondamental dans le cadre des rites d’initiation des sociétés anciennes où la mort symbolique a pu avoir un rôle religieux important, comme le rapporte Propp dans ses Racines historiques du conte merveilleux. C’est cette signification d’ordre anthropologique (qui a pu avoir une déclinaison à proprement parler religieuse à certains moments de l’histoire et dans certaines sociétés, mais pas nécessairement, comme en témoigne l’analyse du conte par Yvonne Verdier qui le rapporte aux rites initiatiques des jeunes filles dans la société paysanne du début de la fin du XIXe siècle où il n’est pas lié à une quelconque croyance d’ordre religieux) qui fait que le conte touche le lecteur/auditeur du récit encore aujourd’hui, alors que le synthème du galant homme a en grande partie perdu de son actualité.

Entre symbole et synthème, René Alleau propose une troisième catégorie, l’emblème, mais il ne s’étend pas sur le sujet, du moins pas dans cet ouvrage. Tout au plus explique-t-il que l’emblème est le nom qu’il faut donner aux symboles artistiques, qui véhiculent à la fois une fonction sacrée et une fonction sociale, et c’est là, peut-être, que cette troisième catégorie peut nous être utile.

Entre le synthème et le symbole, se situe l’emblème qui, se fondant sur une liaison d’idées plus ou moins clairement exprimées de manière sensible, étant imaginé ou inventé par l’homme, diffère ainsi du symbole qui est toujours traditionnellement sacré, d’une origine divine ou indéterminable et du synthème, dans la mesure où il n’évoque pas des liens mutuels de nature exclusivement sociale. En voici un exemple: le léopard peut être le symbole sacré d’une tribu africaine ou bien, en raison des variétés des couleurs de sa peau, l’emblème de l’inconstance (Bossuet).

(Ibid., n. p. 40.)

Ne souhaitant pas faire intervenir de croyance personnelle dans l’analyse scientifique, je ne partage certes pas avec l’auteur l’idée que le symbole puisse se définir par son “origine divine ou indéterminable”, estimant plutôt que même les symboles religieux sont des faits culturels d’origine humaine. Mais on retiendra l’idée que l’emblème est la catégorie avec laquelle on peut penser les symboles artistiques, entre fonctions symbolique et synthématique, entre significations anthropologique (au sens où je l’ai défini plus haut) et sociale. Encore faut-il ne pas confondre, comme semble le faire ici René Alleau, emblème et allégorie: de toute évidence le léopard est chez Bossuet l’allégorie et non l’emblème de l’inconstance, l’emblème étant réservé à son époque (l’Ancien Régime) à un ensemble associant image, intitulé et épigramme, notamment dans ce qu’on appelle les “livres d’emblèmes”. On peut sans doute employer le terme “emblème” dans un autre sens, et sans doute faut-il aussi préciser pendant que l’on y est ce qu’on entend par “allégorie”, mais ce petit texte de René Alleau nous sera inutile sur ce point.

Pour ma part, je retiens surtout la nécessité de distinguer, pour le domaine du conte, entre les symboles renvoyant à des invariants anthropologiques  et ceux renvoyant à des significations ou des faits sociaux plus variables. Autant les seconds sont maniés de manière tout à fait consciente par les écrivains ou les illustrateurs chargés d’adapter, de réécrire ou de traduire les contes, autant les premiers sont l’objet, de la part des mêmes acteurs, d’une prise de conscience plus incertaine: à travers ces motifs, c’est comme si le conte parlait à travers les écrivains plutôt que l’inverse. Ce qui fait la beauté et la permanence du conte, c’est justement ce noyau d’images enflammées, qui passe et repasse d’une version à l’autre en nous interpellant, parfois en nous choquant, alors que la peau des signes plus conventionnels ou déterminés socialement, elle, peut disparaître dans l’oubli avec le groupe social – ou le champ de pertinence – qui l’a créée. Il appartient selon moi au chercheur d’exhumer les deuxièmes, et ainsi de replacer chaque version dans son contexte historique, social, littéraire, linguistique, artistique, etc., mais aussi de ne jamais faire comme si les premières n’existaient pas.

S’il y a bien un animal qui, très concrètement, n’effraie plus la société occidentale puisqu’il a quasiment disparu du paysage, c’est le loup. Et pourtant il continue à être le repoussoir terrifiant de nos contes: c’est bien que sous le vocable “loup”, il s’agit non plus vraiment de désigner l’animal, ni un galant homme trop entreprenant, mais autre chose qui continue, par-delà les siècles et les frontières, à nous faire peur.

Le Cauchemar de Fuseli au Louvre, un imbroglio sémantique

Cela me faisait tiquer depuis longtemps, de voir ces grandes affiches avec Le Cauchemar de Fuseli pour une exposition du Louvre intitulée l’Antiquité rêvée… Je ne suis pas toujours pas allé la voir, cela ne devrait tarder, mais cette vidéo réalisée par Télérama a néanmoins achevé de me convaincre de deux ou trois choses.

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Fuseli, Le Cauchemar, 1782, Detroit, Institute of Arts. Source: Wikimedia.

Guillaume Faroult, commissaire scientifique de l’exposition, nous y explique dans un premier temps qu’il “n’y a aucune clé, dans la littérature, le folklore ou la mythologie qui puissent nous aider à comprendre tout de suite l’identité des personnages”. Gasp. Dans la littérature et la mythologie, passe encore, mais la figure du cauchemar dans le folklore, qu’en fait-on? Je me permets ici de renvoyer à mes trois billets au sujet de ce tableau. Le cauchemar est quand même une figure folklorique relativement connue à l’époque, et même si ce n’est pas un sujet des plus populaires, il ne faut pas oublier que Fuseli s’adresse essentiellement à un public choisi, capable de comprendre ses allusions à Shakespeare (qui lui-même réutilise le folklore dans ses pièces, mais bref) ou même à l’essai médical de John Bond sur le sujet (mais de cela, M. Faroult n’en parle pas, sans doute n’en a-t-il pas eu le temps). Mais bizarrement, un peu après, M. Faroult ajoute que le démon avait pu être interprété comme étant un incube, figure du folklore démoniaque occidental (“septentrional”, ajoute-t-il, alors que l’auteur du principal traité connu sur les incubes, Ludovico Sinstrari, est un inquisiteur italien, mais passons). Il faudrait savoir, folklore ou pas folklore? Possibilité d’interprétation ou non?
Ne soyons pas injuste envers M. Faroult, je pense que nous pouvons tomber d’accord sur le fait que la clef du tableau de Fuseli n’est pas d’accès aisé et demande une certaine érudition. De là à dire qu’il n’y en a pas, c’est aller un peu loin, et revenir à dire que le tableau est incompréhensible… ce qu’il n’est pas: il est tout au plus mystérieux parce que plusieurs clés empruntées à plusieurs domaines (littérature, folklore, médecine…) y donnent accès sans véritablement se contredire. Ce qui est la marque du fait que ce n’est pas un tableau simplement allégorique, mais peut-être bien “symbolique” au sens où l’entendront plus tard les symbolistes: Fuseli manierait des “symboles” ouverts, aux sens non fixés par des conventions préétablies, qui du coup (contrairement par exemple à La Justice et La Vengeance divine poursuivant le Crime de Prud’hon, un peu plus tard, mais toujours dans l’ère néoclassique) laisserait une interprétation relativement ouverte. Le débat est long et passionnant, mais je pense qu’on peut à peu près tomber d’accord sur pas mal de choses concernant ce point.

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Prud’hon, La Justice et la Vengeance divine poursuivant le Crime, 1808, huile sur toile, 2,44 x 2,94 m, Paris, musée du Louvre. Source: Wikimedia.

Là où j’ai bien peur que l’on ne soit absolument pas d’accord, en revanche, c’est sur le fait, pourtant d’importance centrale pour l’exposition, que le tableau de Fuseli constituerait un très bon exemple d’une “réaction” à l’anticomanie de la fin du 18e siècle. C’est-à-dire? Je sais que c’est justement le propos de l’exposition que de montrer cette réaction au néoclassicisme (qui est le véritable sujet de l’exposition du Louvre, mais le mot reste bizarrement absent des descriptions officielles…), et que je n’ai pas encore vu l’exposition et suis donc mal placé pour juger. Soit.
Mais si on nous dit que Le Cauchemar de Fuseli en est le meilleur exemple, là je ne comprends vraiment pas. Il n’y a absolument aucun rapport de sens entre cette œuvre et l’Antiquité, ce qui m’avait fait tiquer en voyant l’affiche. On vient m’expliquer ensuite que c’est justement parce que c’est une œuvre en réaction contre le modèle antique. Je veux bien, mais il ne faut pas non plus prendre les gens pour des idiots: ce n’est pas parce qu’une œuvre n’a pas de rapport sémantique avec un domaine qu’elle s’inscrit nécessairement contre lui. Elle peut aussi tout simplement s’inscrire ailleurs, ici dans un autre imaginaire que celui de l’antique, celui du folklore médiéval et de Shakespeare. Si elle devait s’inscrire contre l’Antiquité, on verrait peut-être au moins une allusion à l’Antiquité quelque part, mais ce n’est pas le cas. A moins de supposer que l’irrationalité du cauchemar aille directement à l’encontre de l’idée d’une rationalité antique?… Je veux bien, cela se discute, mais mériterait au moins que l’on parle du rôle que joue l’imagination dans le romantisme, un terme qui est aussi évité que celui de néoclassicisme, dans le discours de M. Faroult comme dans le synopsis de l’expo lisible sur le site du Louvre. Plutôt que de parler de romantisme, on préfère parler du “courant dit gothique ou sublime”. Le courant gothique, passe encore, mais le “courant sublime”, je ne vois pas ce que c’est à part une impropriété syntaxique (à moins qu’on ne veuille parler d’un grandiose cours d’eau?…) qui n’a pas lieu d’être quand le terme “romantisme” permettrait d’englober goût gothique et sens du sublime.

Une autre théorie beaucoup plus plausible me vient alors à l’esprit. Le Louvre voulant faire une exposition avec des pièces sensationnelles prend un sujet fourre-tout, l’interprétation de l’Antiquité par les artistes du 18e siècle, et en plus se permet d’y ajouter de très belles pièces qui n’ont absolument rien à voir avec un sujet pourtant vaste. Pourquoi? Parce que le but, comme dans beaucoup trop de grosses expos, c’est d’avoir des pièces sensationnelles, pas de fairedes expos cohérentes qui se tiennent intellectuellement d’un bout à l’autre de l’accrochage.
Pour quelle raison ne pas vouloir d’expos cohérentes? Parce que (principe marketing n°1) : “De toute façon les gens ne vont rien y comprendre”. Et puis c’est de l’art, c’est fait pour être admiré, pas pour être compris. Ensuite, pourquoi utiliser, pour l’affiche, une œuvre contradictoire avec le thème de l’exposition? Principe marketing n°2: “La culture, c’est pas sexy, il faut la rendre sexy”, alors pour une fois qu’on a un tableau avec une femme pâmée et un kobold, on va le placer coûte que coûte, plutôt qu’une vieillerie qui imite l’antique de manière un peu austère. Enfin, pourquoi ne pas appeler un chat un chat, et ne pas parler 1/ de néoclassicisme, 2/ de réaction romantique? Foin d’un remaniement des concepts historiographiques, la réponse est tout autre (principe marketing n°3): “Il ne faut pas effrayer les gens par des mots compliqués ou rébarbatifs”.
Si ma théorie est vraie, merci Le Louvre®, vous jouez vraiment bien votre rôle de modèle, national, et donnez visiblement vraiment la voie à suivre à l’ensemble de la muséographie française. Quand il y aura un peu moins de marketing et un peu plus d’histoire de l’art dans les expositions des gros musées nationaux, les œuvres, je pense, ne s’en porteront que mieux.

Voilà mes préventions, à l’exposition désormais de me montrer qu’elles sont infondées. Mais au niveau de la communication, déjà, un beau cafouillage intellectuel. Qui a dit que culture et communication faisaient bon ménage?

Le livre au corps

Cette semaine j’interviendrai au cours d’une des deux journées d’études organisée par Alain Milon et Marc Perelman (Paris 10) à l’INHA, journées d’études réunies sous le titre Le livre au corps.
C’est là le dernier volet d’un triptyque organisé autour de l’esthétique du livre; les deux premiers, Le Livre et ses espaces et L’Esthétique du livre, ont déjà été publiés par les presses de Paris Ouest.


Voilà le programme. J’interviens personnellement le jeudi en début d’après-midi. Avis aux amateurs…

JEUDI 24 JUIN 2010

– 10h00-10h30 : Accueil et présentation du colloque et de l’ouvrage L’Esthétique du livre aux presses universitaires de Paris Ouest par Alain Milon et Marc Perelman

APPROCHE PHENOMENOLOGIQUE DU LIVRE

– 10h30-11h00 : Le livre comme « objet investi d’esprit » : chair et sens du texte, Anne Coignard (CREA, Ecole polytechnique)

APPROCHE HISTORIQUE DU CORPS DE LIVRE

– 11h00-11h30 : La Femme livre : fragmentation du corps féminin dans les recueils de blasons anatomiques à la Renaissance, Irène Salas (EHESS, Paris)
– 11h30-12h00 : Discussion

– 14h00-14h30 : Les Reliures armoriées, métaphore corporelle du temps de Louis XVI, Peggy Manard (BNF)
– 14h30-15h00 : Les Trois Corps du livre : vocabulaire et mise en page du livre illustré au XIXe siècle, François Fièvre (Université de Tours)
– 15h00-15h30 : Discussion

CORPS VIVANT ET CORPS DE LIVRE

– 16h00-16h30 : Écriture des troubles alimentaires : du corps-livre au livre-corps, Karin Bernfeld (écrivain)
– 16h30-17h00 : Du journal intime au corps de la femme chorégraphe : une forme singulière de la créativité, Billana Vassileva-Fouilhoux (Université de Paris III)
– 17h00-17h30 : Ceci est mon livre : quelques stratégies opératoires du livre d’artiste au Québec, Danielle Blouin (Université du Quebec à Montréal)
– 17h30-18h : Discussion

VENDREDI 25 JUIN 2010
METAMORPHOSES DE LIVRE, METAMORPHOSES D’ECRITURE

– 10h-10h30 : Le livre de Mallarmé : Texture et performance, Peter Krilles (Université de Paris III)
– 10h30-11h : Le corporel et le incorporel chez Henri Michaux (« Par des traits »), Serge Chamchinov (chercheur, artiste peintre, concepteur de livres d’artiste)
– 11h30-12h00 : Autour de Poésie pour pouvoir de Michaux, Lorraine Dumenil (Paris VII)
– 12h00-12h30 : Discussion

– 14h00-14h30 : Pétrole de Pasolini : corps du verbe, Marie-Françoise Buresi-Collard (Université Paris I)

DISPARITION DU CORPS DU LIVRE

– 15h00-15h30 : Le Livre, un corps luminescent : modernisme et dématérialisation graphi-que de l’imprimé, Victor Guegan
– 15h30-16h00 : Artiste chirurgien du livre, Anna Rykunova (EHESS, Université Humboldt, Berlin)
– 16h00-16h30 : DISCUSSION et SYNTHESE

Colloque organisé par Alain Milon et Marc Perelman, Professeurs à l’Université de Paris Ouest-Nanterre La Défense

Storytelling Inc.

La sortie du livre n’est pas récente, mais la récente discussion sur les chaman d’entreprises m’a rappelé l’existence de l’ouvrage Storytelling de Christian Salmon, publié l’année dernière aux éditions La Découverte. Ou comment récupérer l’art du conte dans le management d’entreprise. Comment, transformer des employés en des auditeurs d’une jolie histoire qui permette de justifier toutes les injustices en terme de droit du travail ou de liberté de penser. L’ouvrage est très critique, vous vous en douterez. Christian Salmon n’hésite pas à comparer la vogue américaine pour ces pratiques de coaching et de management, à l’instauration d’un “nouvel ordre narratif”.

Le monde de l’entreprise (et de la grande entreprise en particulier) est un monde du silence. C’est un monde absurde, kafkaïen, où la communication fait complètement défaut si elle n’a pas pour but l’entreprise elle-même. La communication en entreprise est trop peu souvent étayée sur quelque chose que trop souvent on tend à oublier: les rapports humains. Et pour apprendre à se comporter en humain avec son voisin, c’est peut-être un peu simple, mais ça aide d’avoir une culture commune. Et c’est justement à ça que servent les humanités (la littérature, les arts, l’histoire): à construire et enrichir les rapports humains.
Le constat est dur pour le monde de l’entreprise: n’arrivant pas à faire émerger naturellement les rapports humains, il se voit contraint, s’il ne veut pas s’écrouler ou s’étioler dans ses propres dissensions internes, de les recréer artificiellement. L’émergence des métiers de chaman d’entreprise, de storyteller ou même de coach pour les cadres montre bien, en ce sens, à quel point le monde de l’entreprise va mal. Les employés se voient tellement aliénés par celui-ci qu’ils ne peuvent plus construire par eux-mêmes une identité culturelle ou même une motivation personnelle. C’est à l’entreprise elle-même de s’en charger. S’ensuit une complète déréalisation du monde, qui passe par une déresponsabilisation des individus: ce ne sont plus les employés qui font l’entreprise, mais l’entreprise qui fait les employés.

Dans ces conditions, je ne vois qu’une seule solution: lutter pour la survie des humanités. Ces humanités que certains veulent faire disparaître, et qui font que oui, je peux parler de la Princesse de Clèves avec la boulangère du coin. Et pas seulement parce qu’un storyteller nous aura réunis tous les deux pour nous raconter l’histoire de la Princesse de Clèves, ceci afin que l’on apprenne à mieux se connaître à travers une histoire, et qu’on puisse ensuite avoir un meilleur rapport vendeur-client.
Non, si je veux pouvoir parler de la Princesse de Clèves avec ma boulangère, ce n’est pas pour avoir un meilleur rapport vendeur-client, mais c’est parce qu’on aura étudié ce roman tous les deux à l’école, qu’on en aura connu deux approches différentes du fait de deux enseignants différents, et parce que l’un l’aura aimé et l’autre non, parce que l’on aura quand même été tous les deux sensibles à tel ou tel aspect de l’oeuvre, ou bien au contraire parce que l’on en aura apprécié des moments différents. Parce que l’on a chacun une histoire différente, mais que l’on possède tous une culture commune: aux quatre coins de la France, où que l’on habite, on a lu Chrétien de Troyes en classe de 5e. Et que cette culture commune n’a pas pour but une quelconque croissance économique, mais a pour fonction de donner les bases indispensables à une vie en paix et en bonne intelligence avec son prochain. Comme dans les contes, mais en vrai.

MàJ:
Du grain à moudre dans la même veine, mais plus politique. A nous de nous réapproprier les histoires, et de ne pas croire dur comme fer à celles qui nous sont laissées en pâture. Ainsi qu’une critique assez forte du livre de Salmon, qui m’a semblé très intéressante. Et en tout cas absolument nécessaire pour se faire une idée sur la question.

En quête des juments de la nuit – 2

Voir le début.

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Source: Wikimedia.

Après avoir été exposé à la Royal Academy, Le Cauchemar de Fuseli fait rapidement l’objet de copies sous forme de gravures (ci-dessus gravure de Thomas Burke, 1783). Vu le succès des gravures, qui sont illicitement reproduites en Allemagne et en France, le peintre décide de peindre et faire graver de nouvelles versions de son sujet, afin d’augmenter ses gains pour une image qui se révèle extrêmement populaire. Ci-dessous une version peinte de 1790-1791.

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Source: Wikimedia.

On remarquera que la version ultérieure a un format vertical plutôt qu’horizontal, plus adapté peut-être à l’évocation d’une allégorie qu’à celle d’une scène d’histoire. Par ailleurs, la scène est inversée.

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Mais revenons à nos lutins.

Christopher Frayling nous informe que l’étymologie de “nightmare” ne provient pas de “nuit” et de “jument”, mais de “nuit” et du nom d’un esprit qui dans la mythologie nordique se fait appeler “mare” ou “mara” (provenant du vieil allemand “Mahr“), et vient oppresser les dormeurs dans leur sommeil. Le dictionnaire de Johnson (1755), qui fait autorité à l’époque de Fuseli, donne cette étymologie à l’entrée “Nightmare” (cauchemar):

Nightmare: [night, and according to Temple, mara, a spirit that, in the northern mythology, was related to torment or suffocate sleepers]. A morbid oppression in the night, resembling the pressure of weight upon the breast.

Tout ceci nous amène à réfléchir sur l’étymologie de notre propre mot pour désigner les mauvais rêves, “cauchemar”. Et pour ceci il est nécessaire d’aller voir du côté de chez Claude Lecouteux, dans un livre dont j’ai déjà parlé ici. Dans Les nains et les elfes au Moyen-Âge, Claude Lecouteux écrit:

“Cauchemar” entre tardivement dans le lexique français, au début du XVIe siècle seulement, et l’on admet généralement qu’il est formé du moyen néerlandais mare, auquel on prête le sens de “fantôme”, et du déterminant cauche– pour lequel deux étymons sont envisagés: le latin calcare, “fouler, presser”, ou calceare, “chausser”. La forme cauche serait issue du croisement de l’ancien français chaucher et du picard cauquer. Avant le XVIe siècle, les Français appellent le cauchemar appesart, mot apparenté à l’italien pesuarole, l’espagnol pesadilla et au portugais pesadela, tous dérivés d’un verbe signifiant “peser”.

En gros, tous les termes se rapportant au cauchemar se rapportent à l’idée de poids, d’oppression. “cauche” apporte en plus l’idée de piétinement, et “cauchemar” est littéralement “l’esprit qui piétine” le dormeur durant son sommeil.

Le ou la Mahr est donc, dans le monde roman, une créature qui vous assaille et pèse sur vous; de ce fait elle est étymologiquement proche parente de l’ephialtes grec, littéralement “qui saute dessus”, et de l’incubus romain, soit: “qui couche dessus”. La notion de piétinement, étrangère au monde roman et que nous retrouvons dans cauche, est empruntée au monde germanique.

 

Détail du tableau de 1781.

Dans le tableau de Fuseli, l’espèce de petit lutin est donc un esprit maléfique venant oppresser la poitrine de la dormeuse. Il se trouve que la médecine du XVIIIe siècle, (comme nous en informe encore une fois Christopher Frayling) connaissait cette parenté entre les mauvais rêves, le Mahr nordique et l’incubus latin, parenté qu’elle essaye de résorber en expliquant le folklore par des causes physiologiques (l’impression d’oppression au niveau du ventre étant liée à un problème de menstrues ou d’indigestions, etc.). Le Dr John Bond publie notamment en 1753 un essai sur le cauchemar (ce qu’on appelle aujourd’hui en médecine la paralysie du sommeil ou sleep paralysis) et la manière de le soigner, intitulé Essay on the Incubus, or Night-Mare.

Dans cet essai, il explique notamment que le folklore britannique confond “mare” (jument) et “nightmare“, ce qui nous permet de comprendre que le jeu de mot n’était pas de Shakespeare, mais que la confusion entre “Mare” (jument) et “Mahr” (esprit nocturne d’origine germanique) était courante dans le folklore des temps anciens. Probablement du fait que le premier est issu étymologiquement du second.

Autre détail du tableau de 1781.

En effet, quel animal peut piétiner mieux qu’une jument, et donc se trouver le plus facilement associé à un esprit qui oppresse de ses pieds la poitrine du dormeur? La confusion entre l’esprit anthropomorphe et la jument se trouve ainsi justifiée, dans une allégorie complète du nightmare qui est à la fois représenté en jument (mare) nocturne et en esprit (mahr) nocturne.

Il reste que l’identité de cet esprit anthropomorphe nous est encore mal connue. On a vu qu’il était proche de la figure de l’incube (ce qui a favorisé les interprétations sexuelles du tableau, qui représenterait un incube venant “visiter” une dormeuse) qui fait partie du “panthéon” de la démonologie chrétienne, qui est de culture latine. Mais existe-t’il, plus près du paganisme germanique, également une parenté avec les êtres féeriques? C’est ce que nous verrons la prochaine fois.

En quête des juments de la nuit – 1

Les derniers billets étaient un peu éloignés de la topique habituelle du blog, aussi vais-je essayer d’y revenir un peu. Après avoir parlé de Crowley et des Hell’s Angels, je reste néanmoins dans une atmosphère satanique. Tout le monde connaît le célèbre tableau The Nightmare de Fuseli (ou Füssli, 1741-1825), peintre romantique anglais. Ci-dessous la première version, exposée en 1782 à la Royal Academy (maintenant conservée au Detroit Institute of Arts).

741px-John_Henry_Fuseli_-_The_NightmareSource: Wikimedia.

L’année dernière, ce tableau mythique a fait l’objet d’une exposition à la Tate Britain (Londres), où il était mis en rapport avec d’autres oeuvres de Fuseli et de ses contemporains, et avec l’émergence de l’imagerie gothique qui a désormais investi la culture populaire sous la forme des légendes de Dracula, des films d’horreur, etc. Je n’ai pas vu l’exposition, mais j’ai pu accéder au catalogue (merci Hélène), qui est assez intéressant. Particulièrement le premier essai de Christopher Frayling, qui est consacré à l’exégèse du tableau de Fuseli. L’article est très complet, et j’y renvoie pour ceux que ça intéresse.

Christopher Frayling s’attarde notamment sur la question du sujet du tableau. A l’époque, il est impossible de faire un tableau sans sujet, et la peinture est soit de paysage, de portrait, de scène de genre, de nature morte, ou d'”histoire”, c’est-à-dire d’une scène tirée de la bible, de la mythologie, de la littérature ou de l’histoire des hommes, donc un tableau qui raconte ou rende compte d’un récit bien particulier. Il semble au premier abord que le tableau de Fuseli relève de la peinture d’histoire, étant donné l’aspect dramatique donné à la scène. A l’époque, Fuseli est connu pour avoir mis en image de nombreuses scènes tirées de Shakespeare. Ce tableau serait-il tiré d’une pièce du dramaturge élizabéthain? Celui-ci, dans King Lear (III, 4), fait dire dans la bouche de Mad Tom:

“Sir Withold footed thrice the world,
He met the Night Mare and her nine-fold;

Bid her alight and her troth plight

And aroynt thee, witch, aroynt thee.
“

Traduction de Pierre Leyris et Elizabeth Holland:

“Saint Vital, par trois fois parcourant la forêt,
Rencontre Cauchemar et ses neuf familiers;
Il le fait prosterner
Pour engager sa foi;
A présent déguerpis, sorcière, déguerpis!”

Pierre Leyris et Elizabeth Holland traduisent “Night Mare” par “Cauchemar” (nightmare en anglais), pourtant Shakespeare, en dissociant les deux parties du mot, nous donne l’indice d’une seconde signification: la “jument de la nuit” (jument se dit “mare“, et nuit “night“). Jeu de mot célèbre, qui associe bien la jument qu’on voit sur le tableau de Fuseli avec le cauchemar. Le cheval est un animal psychopompe, traditionnellement associé au monde des morts, ce qui rend le “jeu de mot” plus signifiant encore: ce n’est plus un jeu de mot, mais un retour, semble-t-il, à l’origine étymologique du mot “nightmare”. Voila pour le bestiau, dont l’histoire est relativement connue: on retrouve le même symbole de cauchemar dans l’album de bande dessinée de David B intitulé Le Cheval blême, et dans lequel l’auteur raconte (de manière d’ailleurs superbe) ses mauvais rêves.

Néanmoins, il semble que Fuseli n’a pas illustré ce passage de Shakespeare, puisqu’il représente dans son tableau une femme en proie au cauchemar sur sa couche, alors que King Lear parle d’une rencontre en extérieur (“footed thrice the world” pourrait être autrement traduit par “marchait par trois fois à travers le monde”) avec “Sir Withold”.

Je passe les détails et les différentes possibilités d’interprétation qui ont pu agiter les esprits depuis 1782: référence à un passage du Paradise Lost de Milton, à la Reine Mab telle qu’elle est décrite par Drayton ou par Shakespeare, réminiscence des incubes décrits dans le Malleus Maleficarum, ou bien d’une héroïne des romans pornographiques sadiens, peinture autobiographique à propos d’un amour malheureux du peintre, Anna Landolt de Zurich, etc. Il ne semble pas, comme en témoigne la diversité des interprétations iconographiques, qu’il y ait dans le tableau de Fuseli une référence claire et précise à un passage de Shakespeare, ou à d’autres écrits. Ce qui en fait, en quelque sorte, une peinture d’histoire “sans sujet”, ou plutôt sans sujet clairement définissable, se référant à un récit particulier.
Ce tableau semble ainsi plutôt relever de l’allégorie, c’est-à-dire d’une “représentation d’une idée abstraite sous un aspect corporel” (Souriau, Vocabulaire d’esthétique). Et le cauchemar en général est le sujet de cette allégorie, non le cauchemar de quelqu’un en particulier. On a vu que la jument était une référence à une figure traditionnelle du cauchemar, véhiculée par Shakespeare, mais présente dans la mythologie et le folklore: elle a ainsi toute sa place en tant qu’acteur et attribut d’une allégorie du cauchemar. Elle semble même l’incarner.

Le problème réside dans l’espèce de petit lutin: qu’est-ce qu’il vient faire ici?

La suite au prochain épisode. Et l’épisode final un peu plus loin.