En ce moment je travaille sur l’histoire de l’iconographie du conte Barbe bleue, et dans ce contexte j’ai eu à me frotter au dossier de Landru, un tueur en série du début du XXe siècle qui, ayant tué pas moins de 10 femmes, fut en son temps appelé par la presse le “Barbe bleue de Gambais“. Dans ce contexte, je me suis intéressé en particulier à une image qui animalise le meurtrier, et qui se trouve dans un album réuni par l’avocat général ayant instruit l’accusation de Landru, Robert Godefroy, disponible sous forme numérisée grâce à l’excellent travail des équipes de recherche du projet Criminocorpus.

Problème : je ne sais pas qui a dessiné cette image. Initialement, je pensais qu’il s’agissait de Robert Godefroy lui-même, qui s’ennuyant au cours des plaidoiries de l’avocat à la défense en aurait profité pour croquer sur le vif l’accusé. Mais ce n’est pas le cas, pour au moins 4 raisons : 1/ Le dessin est une pièce rapportée, collée dans l’album, et non dessinée directement sur ses pages, ce qui va dans le sens d’une source extérieure, 2/ le trait est tout de même très assuré pour quelqu’un qui ne fait pas profession de dessinateur, 3/ le dessin est accompagné d’une signature qui ne peut que difficilement coller à “Godefroy” ou “Robert Godefroy”, 4/ le croquis est accompagné d’une mention manuscrite qui peut se lire “1 col / oeuvre / ce soir“. Si les deux lignes suivantes sont incertaines, notamment la ligne intermédiaire, la première se lit très certainement “1 col“, ce qui indique clairement une mention destinée à un compositeur typographique ou un monteur, demandant à ce que le croquis soit pris en cliché et mis sur “1 colonne“, soit un dessin, donc, destiné à être publié dans la presse. Probablement à monter “ce soir” pour le journal du lendemain ? En tous les cas, sauf à imaginer une double vie à l’avocat général, le dessin a clairement été fait par un dessinateur de presse professionnel, mais sa signature, en bas du dessin, m’est inconnue, et est particulièrement difficile à déchiffrer.

Que faire dans ce cas-là, quand on est tout seul devant son écran, sans avoir sous la main un fin connaisseur des dessinateurs de presse des Années folles ? J’utilise les technologies à disposition, c’est-à-dire notamment les outils de recherche par image, avec comme raisonnement : si ce dessin a été publié dans la presse et n’est pas resté inédit sous cette forme manuscrite, peut-être se trouve-t-il quelque part sur Internet. Recherche via l’outil TinEye : aucun résultat. Recherche via l’outil Google Lens, j’obtiens le résultat suivant sans l’avoir demandé, à savoir l’interrogation d’une IA générative (via l’application IAg de Google, à savoir Gemini) :
Gemini, bien sûr, ne dispose pour l’instant d’aucune information contextuelle, et se contente de décrire l’image avec un vocabulaire choisi. Interpellé par sa proposition d’aide pour l’identification de l’auteur, je me dis : d’habitude je n’utilise jamais l’IAg, mais cette fois-ci, après tout, pourquoi pas, c’est un cas compliqué, je suis coincé et je vais voir ce qu’elle a dans le ventre. Ce qui conduit à l’échange suivant :
Gemini me propose le nom de Gus Bofa. Je sais que ce dessinateur est actif dans l’entre-deux-guerres, et je me dis que ça peut coller… mais bien sûr, je sais que l’IAg de Google se contente de me donner des résultats probables, et non des résultats vérifiés. C’est pourquoi je me vois obligé de vérifier ses informations. Je cherche des images de dessins de Gus Bofa pour voir à quoi ressemble sa signature, et ça ne colle pas avec celle de mon image. J’essaye de vexer Gemini en lui disant qu’elle s’est trompée :![]()
Il est remarquable que Gemini trouve de lui-même l’élément permettant de montrer l’erreur : la signature ne correspond pas. Très sobre, je ne lui avais pourtant pas signalé dans mon prompt où la trouver. Il est remarquable également que Gemini dise tout et son contraire : dans le dialogue précédent, la signature constituait au contraire l’élément qui lui permettait d’attribuer le dessin à Bofa… Fidèle à sa volonté de répondre à tout prix à ma question, il me propose une nouvelle attribution : Fiszel Zylberberg, que je ne connais pas même de nom (je ne connais que très peu le milieu des dessinateurs de presse de cette époque…). Tout de suite, quelque chose ne colle pas dans cette attribution : la date à laquelle le dessinateur arrive à Paris ne colle pas avec celle du procès Landru, 1921. Je me contente de signaler ce problème à Gemini, sans ajouter d’autre élément contextuel, pour voir comment elle se débrouille…![]()
Gemini me propose une nouvelle piste, Adolphe Willette, qui en effet pourrait coller chronologiquement et est un artiste bien connu du milieu montmartrois à la fin du XIXe siècle. Mais c’est encore une mauvaise piste : sa signature ne ressemble pas du tout à celle de mon dessin. Je le signale à Gemini, et me décide à lui donner les éléments de contexte manquants, pour voir si elle me donne des pistes plus intéressantes.
Après m’avoir fourni des informations dont je disposais déjà (c’est une caricature de Landru, il y avait des dessinateurs de presse au procès, etc.), Gemini me propose à nouveau une piste pour identifier le dessinateur. Je ne connais pas Zislin, je ne vois pas à priori comment son nom pourrait correspondre à la signature du dessin de Landru, mais surtout je tique sur un élément donné par Gemini : l’IAg me dit s’appuyer sur une liste de dessinateurs de presse accrédités pour assister au procès. Je lui en demande plus sur le sujet, car accéder à un tel document m’aiderait à identifier le dessinateur qui m’intéresse.
Gemini a clairement inventé une source, en s’appuyant sur un usage actuel des tribunaux français qui en effet, pour certains procès très médiatiques, se voient obligés de filtrer les entrées pour ne laisser passer qu’un nombre compté de journalistes, tandis que le reste des audiences plus ordinaires est accessible à tout citoyen qui le voudrait. Une telle manière de réguler l’accès à l’audience existait-elle déjà lors du très médiatisé procès Landru, qui a fait la une des journaux pendant tout le mois de novembre 1921 ? La régulation d’entrée dans le tribunal semblait plus souple à l’époque, comme en témoigne par exemple le droit d’accès des photographes qui pouvaient prendre des clichés des plaidoiries, alors que les photographies et vidéos sont, sauf exception, désormais interdites dans les tribunaux. Mais en tout état de cause, si une telle liste d’accréditation existait, Gemini n’en saurait probablement rien, car elle se situerait au fond d’un carton d’archives du tribunal de Versailles, inaccessible aux spiders de Google qui scannent le web visible en permanence. Tout ne se trouve pas sur le web, et tout le web n’est pas indexé par les moteurs de recherche : l’IAg ne peut donc pas avoir réponse à tout… (cela peut sembler une évidence, mais pas pour tout le monde).
Gemini, après cela, semble se lasser et cesse de me donner des nouvelles pistes. Elle me demande de nouvelles informations, mais je décide d’arrêter les frais et d’en rester là, actant son échec (et le mien).
Quelles leçons tirer de cet échec ?
- On peut d’abord souligner le fait que, quand on est bloqué et qu’on ne sait pas du tout dans quelle direction aller, l’IAg peut être un bon outil pour fournir des pistes de recherche. Même si celles-ci sont potentiellement erronées, c’est toujours mieux que pas de piste du tout : il faut juste mener ensuite ses propres vérifications pour voir si ces pistes aboutissent à quelque chose de solide ou non.
- Ensuite, on peut observer que les contradictions de l’agent conversationnel d’une étape à l’autre de la conversation sont patentes. Bien sûr quand il s’est agi d’inventer une source qui n’existe pas (ou qui existe peut-être mais à laquelle Gemini n’a pu avoir accès), mais surtout quand il s’est agi de motiver l’identification par le déchiffrement de la signature, puis au contraire de faire de cette signature l’élément permettant de remettre en cause cette identification. Gemini parvient à faire de la signature l’élément déterminant du processus d’identification, mais, ne parvenant à la déchiffrer, enchaîne les hypothèses sans véritable “raisonnement” : fonctionnant sur un modèle statistique de production de la réponse linguistiquement la plus probable, ses revirements ne sont pas dus à un “changement d’avis”, mais simplement à la production de nouvelles réponses probables, qui doivent être motivées linguistiquement par le démontage de la réponse précédente. Cela va sans dire, il faut se garder de faire la moindre projection anthropomorphique sur cet outil, et ne pas considérer, par exemple, que l’IAg est capable de “reconnaître ses erreurs”, ce dont précisément elle n’est pas capable. Si j’avais décidé de la remercier à la fin de la conversation pour m’avoir montré qu’il s’agit bien de Gus Bofa, Gemini serait allé dans mon sens et aurait répété qu’il s’agit bien en effet de Gus Bofa. Pour le dire autrement : une IAg ne raisonne pas de manière méthodique, contrairement aux apparences, mais s’adapte continuellement aux prompts de son interlocuteur. C’est en tout cas ce que je comprends de son fonctionnement.
- On pourrait critiquer ma démarche en me faisant remarquer que mes prompts n’étaient pas développés, et que ce n’est que tardivement que j’ai fourni les éléments de contexte nécessaires à l’identification du dessinateur : un prompt idéal de départ aurait en effet été très long, donnant tous mes objectifs de recherche et toutes les informations dont je disposais. Partant, il n’est pas étonnant que l’IAg ait tâtonné, et n’ait cessé de me donner des pistes erronées. Je ne suis pas d’accord avec cette remarque, dans la mesure où même avec les éléments de contexte, Gemini n’est pas parvenu (pas plus que moi du reste) à identifier le dessinateur. L’élément déterminant était la signature, qui n’a pas pu être déchiffrée, et si quelque part sur Internet il y avait eu une base de données indexable par Google avec des images de signatures d’artistes des années 1920 sur une colonne, les noms de ces artistes sur une autre colonne, Gemini aurait pu me fournir une réponse correcte dès ma première demande, voire avant même que je lui aie demandé. Le problème n’est donc pas un manque d’informations données à l’IAg, mais un manque d’informations disponibles en libre accès sur le web.
Vers un paramétrage linguistique de l’hypothèse ?
La leçon principale que je retire de cette expérience est qu’il faut bien prendre conscience que les IAg sont pour la plupart paramétrées pour contenter les usagers, mais d’une certaine manière. Cela passe par une considération systématiquement élogieuse du sujet sur lequel elle est interrogée (le dessin qui m’intéresse est un “document d’histoire fascinant”), par une absence de contradiction (Gemini ne me demande pas comment je sais qu’il ne s’agit pas de Gus Bofa, et ne tente donc pas de défendre sa première hypothèse), mais aussi par une tendance à systématiquement apporter des réponses positives à la question posée, même quand celle-ci n’est pas réitérée de manière explicite. Au total, Gemini m’a fourni 4 pistes différentes, toutes erronées, avant de s’arrêter. Surtout, dans son urgence à vouloir m’apporter une solution qui me fasse plaisir, Gemini m’a fourni certaines de ces pistes de manière très assertive (“le tracé cursif verticalisé se lit parfaitement “Zislin””), au lieu de me les donner de manière plus hypothétique (par exemple ici “le tracé cursif verticalisé pourrait se lire “Zislin””).
Ce problème correspond, me semble-t-il, à un enjeu de paramétrage linguistique des IAg, qui ont pour objectif d’apporter des réponses quoi qu’il en soit, et non à un enjeu de vérification réelle des informations, ni de raisonnement méthodique, qui selon ce que je comprends du fonctionnement des IAg leur sont de toute façon inaccessibles. Il serait intéressant de ce point de vue que ces paramétrages soient modifiés de manière à ce que les réponses soient moins assertives, et puissent indiquer clairement, avec par exemple l’ajout de conditionnel ou de verbes modalisateurs (sembler, paraître…), où se situent les points d’ombre.
On sait que les IAg ne sont pas capables de “douter” au sens où un Homo sapiens en est capable, mais sans doute sont-elles malgré tout capables d’identifier les points où les informations qu’elles fournissent sont d’une probabilité moindre qu’ailleurs. Les paramétrer linguistiquement pour qu’elles puissent modaliser le caractère plus ou moins hypothétique de leurs réponses ne nuirait certainement pas à leur image de marque, bien au contraire : on aurait certes ainsi l’impression qu’elles sont moins efficaces au sens où elles ne fourniraient pas de réponse systématiquement présentée comme certaine, mais à l’inverse elles gagneraient en impression de fiabilité, le caractère plus ou moins solide des informations étant modalisé linguistiquement. Un tel paramétrage serait, en tous les cas, plus convaincant que la simple mention automatique “Les réponses de l’IA peuvent contenir des erreurs”, qui d’une part ressemble beaucoup plus à une mention juridique de précaution légale qu’à une véritable modalisation du discours, et d’autre part ne permet pas d’identifier ce qui, dans le discours généré, doit davantage être l’objet de vigilance et de vérification.
On se prend du coup à rêver de la possibilité d’une IAg qui serait capable de dire dès le départ, sans qu’on ait à lui faire dire, que non, elle n’est pas capable de donner une réponse fiable à la question posée, en l’état des ressources disponibles sur le web et de ses propres capacités computationnelles. Prendre acte de ses limites, savoir reconnaître ses points faibles : est-ce compatible avec l’éthique des grandes entreprises du numérique qui promeuvent ces outils ?











