Le conte est un domaine de recherche infini.
On aura un aperçu de ce continent en voie d’exploration en parcourant le Dictionnaire critique des contes, dirigé par Jean-Loïc Le Quellec, paru le mois dernier aux éditions du CNRS.

L’approche est singulière : il ne s’agit pas tant de faire un dictionnaire des récits en eux-mêmes – quoique des coups de projecteur sont bien sûr faits sur certains contes parmi les plus connus (Belle et la Bête, Baba Yaga, Petit Chaperon rouge, Barbe-Bleue, etc.) ou qui le sont beaucoup moins aujourd’hui (Ondine, Fortunatus, Quatre fils Aymon, Amour et Psyché) – que de proposer une sorte de tour d’horizon de ce genre littéraire. D’abord en le reliant à certains genres connexes (mythe, fabliau, fantasy, chanson de geste, anecdote, nouvelle…) ou en en explorant des sous-genres (étiologique, initiation, randonnée). Ensuite en proposant des motifs ou personnages transversaux, qui permettent d’explorer les contes de manière transversale (épine, ceinture, miroir, château, forêt, montagne, moulin, ange, meunier, nain, dragon, golem, lutin, diable, canard, cerf, crapaud, ours, oiseau, miel, cuisine, sexe, baiser, handicap, inceste, tissage, odeur…). Mais aussi en proposant des entrées répertoriant les grands créateurs du conte : écrivains bien sûr (Andersen, Boccace, Crébillon, d’Aulnoy, Hamilton, Perrault, Grimm, Nerval, Carter), mais aussi cinéastes (Cocteau, Demy, Henson, Méliès, Takahata), illustrateurs (Janosch, Ungerer), avec des entrées consacrées également aux collecteurs ou spécialistes du conte (Afanassiev, Claudel, Félice, Massignon, Sébillot, Dumézil, Propp, Thompson…). Ceci amène nécessairement à se poser la question de la manière d’appréhender, d’analyser le conte (catalogage, espace-type, intersectionnalité, morale, morphologie, motif et type, psychanalyse, typographie, phylogénétique) ainsi que de la manière de le faire vivre en tant qu’art aujourd’hui (contage, corporature, présence, récit-cadre). Des zooms sont faits sur certaines aires culturelles (Afrique, Inde ancienne, Moyen Âge, Russie, Yiddish), mais aussi sur certains supports spécifiques de création et de transmission (manga, cinéma, cartoon, bande dessinée, Bibliothèque bleue et colportage).
En explorant la table des entrées du dictionnaire, on repère bien sûr des manques (Edmund Dulac, Paul Delarue, archétype, Chaucer…) qui n’ont pu être comblés, et qui n’auraient pu l’être sans retarder encore la publication de l’ouvrage. Voire la mettre en danger : si l’on devait compléter tous les manques, on n’aurait jamais fini de l’écrire… Le but n’a donc pas été d’être exhaustif, mais de fournir des pistes d’analyse, d’interprétation, d’exploration des récits. Certaines entrées sont rédigées par des chercheurs aux méthodes sinon contradictoires, du moins très éloignées dans leurs démarches, leurs présupposés, voire leurs conclusions : le but de ce dictionnaire, je suppose, est aussi d’établir la possibilité d’un dialogue entre historiens, anthropologues, philologues, analystes littéraires, linguistes… tout en fournissant matière à réflexion aux conteurs.
Je fais partie des 90 auteurs de ce dictionnaire (il fallait bien au moins un historien de l’art dans le lot !) dont la bibliographie s’étale sur environ 150 pages (le live comprend également un index des contes-types et des motifs). J’y ai modestement – comparativement à d’autres – contribué en proposant les notices suivantes :
- Bettelheim, Bruno
- Bilibine, Ivan Yakovlevitch
- Browne, Anthony
- Cinéma d’animation (écrite avec Bérénice Bonhomme et Oriane Sidre)
- Crane, Walter
- Cruikshank, George
- Disney, Walt (écrite avec Bérénice Bonhomme)
- Illustration
- Ocelot, Michel
- Rackham, Arthur
- Reiniger, Lotte
- Sendak, Maurice
C’est une mine d’or, qui coûte un peu cher sans être inabordable (45 euros), et est dotée d’une qualité de poids. Elle fournit matière à réfléchir et à découvrir pour plus qu’on ne pourrait en demander pour une vie humaine.
S’il y a un remerciement à formuler, c’est bien sûr aux éditions du CNRS pour avoir accepté de se lancer dans l’édition d’un volume aussi ambitieux. Mais aussi et surtout au maître d’œuvre de l’ouvrage Jean-Loïc Le Quellec, qui en plus d’avoir chapeauté l’ensemble a écrit beaucoup de notices indispensables à une appréhension éclairée et critique de ce genre protéiforme.
J’ajoute à tout cela qu’il est émouvant de retrouver publiées après leur décès des lignes écrites par trois chercheurs qui ont, chacun à leur manière, été absolument déterminants dans l’évolution critique de l’étude du conte : Claude Lecouteux, Raymonde Robert, Catherine Velay-Vallantin.
OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
François Fièvre (6 juin 2026). Parution du Dictionnaire critique des contes. IconoConte. Consulté le 20 juillet 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/16cnj