Récoltons la tempête – Des contes pour aujourd’hui

Il y a une part de nostalgie qui m’a toujours semblé un peu déplacée dans le travail des conteurs d’aujourd’hui qui tentent de perpétuer la grande tradition du conte de tradition orale. Pour quelle raison ? Qu’est-ce qui parfois me dérange dans les spectacles de conte, malgré le très sincère et grand plaisir à écouter les histoires, à se laisser emporter dans un autre monde ? “Me dérange” est un peu excessif : “me titille”, “me gêne légèrement” serait plus approprié. Je crois que ce qui me semble un peu étrange, un peu impertinent (au sens de “qui n’est pas à sa place”), c’est la tendance, qui n’est certes qu’une tendance plus ou moins vive selon les conteurs, à vouloir se situer dans l’héritage d’une tradition. Alors même que quand on va regarder un peu plus précisément l’histoire du folklore, on constate que les conteurs et conteuses d’aujourd’hui n’ont à peu près rien à voir avec ceux d’hier. Praline Gay-Para, Muriel Bloch ou Michel Hindenoch ont un talent indéniable, ce sont de grand•es conteuses et conteurs, doté•es d’un charisme et d’une aisance orale qui leur permettent d’envoûter leur auditoire à tous les coups. Et leur art est en bien des points similaires à celui des conteurs paysans du début du XXe siècle : présence physique et gestuelle, scénographie contrainte par le contexte de contage, chemin d’images mentales servant de trame narrative, prise en compte des réactions de l’auditoire dans la narration… Malgré tout, le contexte de contage a bien changé. Il ne s’agit plus de raconter des histoires à la veillée au coin du feu : il n’y a plus de feu dans la plupart des maisons, ou alors c’est dans des poêles et des inserts qui ne projettent plus aucune ombre sur les murs. Les conteurs ne vont plus de village en village en y restant quelques jours et en remerciant les habitants de leur hospitalité par des séances de contage – ce sont désormais des intermittents du spectacle, payés par de l’argent public pour intervenir dans des festivals ou des médiathèques, des établissements scolaires ou des salles de spectacle, devant un auditoire qui a très souvent payé un billet pour assister à un spectacle. Partant, cela me semble parfois de la part des conteurs un peu étrange, tout à fait charmant et appréciable mais aussi légèrement inapproprié, de proposer des “contes d’autrefois”, qui ne correspondent plus ni dans leurs contenus narratifs à la société d’aujourd’hui (on ne croise plus de loups dans les bois, on ne va plus chercher l’eau au puits…), ni au contexte social dans lequel ces récits avaient une bonne part de leur pertinence.

Bien entendu, l’art du conte, qui a connu un renouveau à partir des années 1960, et a désormais ses festivals, ses centres de formation et sa revue attitrée (La Grande Oreille), a toute sa légitimité, ne serait-ce que pour entretenir une manière de faire artistique qui a sa singularité, distincte du mime, de la récitation, du théâtre ou du boniment de café-théâtre. Bien entendu, les contes traditionnels ou les grands récits mythiques racontés par les néoconteurs résonnent encore avec les problématiques actuelles, et continuent à nous parler d’une manière ou d’une autre. Et bien entendu, le répertoire des conteurs a su aussi se renouveler, par exemple en proposant de plus en plus des “récits de vie”, parfois autobiographiques, ou en multipliant les pitreries et les jeux de mots comme savent brillamment le faire Pépito Matéo ou Yannick Jaulin chacun à leur manière, ce qui fait que le conte tend parfois à se rapprocher du stand-up, ou même du clown. Mais dans tout cela il y a aussi une sorte de gravité et d’officialité artistique qui ne me semblent pas coller tout à fait avec l’état d’esprit que j’imagine (peut-être à tort) être celui des conteurs traditionnels dont les néoconteurs se veulent, souvent, les héritiers. Le métier, même s’il reste certes méconnu et “de niche” dans la grande famille des arts du spectacle, s’est bien institutionnalisé, et les conteurs les plus en vue animent des formations professionnelles, là où ceux d’autrefois apprenaient sur le tas, en suivant un conteur dans ses pérégrinations, ou en s’exerçant de manière informelle et privée dans leurs réunions de famille. Il ne s’agit pas du tout de regretter cette professionnalisation : il est bien naturel et légitime que les conteurs puissent vivre de leur art en vendant des spectacles, des formations et des livres issus de leur répertoire. Mais d’indiquer où la non-pertinence, le malentendu semble subsister : le spectateur vient trop souvent à un spectacle de conte pour assister à une séance de contage “comme autrefois”, avec des contes merveilleux tirés d’un répertoire traditionnel, alors que ce répertoire a parfois perdu de son sens social aujourd’hui : si les contes traditionnels comme Le Petit Chaperon rouge ou La Belle et la Bête nous parlent toujours, ce n’est pas toujours de la manière dont ils parlaient à nos ancêtres du XVIIIe siècle. En somme, dans le renouveau du conte, il y a parfois une bonne part de nostalgie d’un patrimoine perdu qui ne me semble pas coller tout à fait avec l’idée d’un véritable renouveau. Par ailleurs, il me semble qu’il y a aussi parfois une légère – et inoffensive – tromperie sur la marchandise, dans la mesure où cette professionnalisation du conte ne ressemble pas beaucoup au caractère relativement informel ou peu institutionnalisé du contage traditionnel, dont les conteurs pourtant se réclament parfois. Ainsi, le conteur Bruno de La Salle, grand défenseur de la littérature orale et du répertoire traditionnel dont il a fait moult spectacles, a été nommé en 2013 officier de l’ordre des Arts et des Lettres, reconnaissance sociale qui est assez éloignée de celle des conteurs quasi anonymes dont les récits ont été recueillis par les folkloristes et ethnographes Emmanuel Cosquin, Achille Millien, Ariane de Félice ou Geneviève Massignon.

Pourquoi ces réflexions ? Parce que j’ai eu l’occasion, hier soir, de voir un spectacle de conte où ne subsistait plus aucune gêne de ce genre. Il s’agit du spectacle Récoltons la tempête, du conteur breton François Debas, que j’ai pu voir chez des amis en Touraine, en spectacle “chez l’habitant”. 

D’abord, le cadre. François Debas l’explique très bien lui-même : conter chez les gens n’a à peu près rien à voir avec le fait de conter dans une médiathèque ou une salle de spectacle. Dans les deux cas, on paye son entrée – il faut bien que le conteur puisse justifier de ses cachets auprès de l’administration pour bénéficier de son statut d’intermittent du spectacle. Mais les ressemblances s’arrêtent à peu près là. Chez l’habitant, la communication se fait “de bouche à oreille”, aujourd’hui certes via les réseaux sociaux, mais avec une ampleur qui n’a aucune commune mesure avec celle d’une communication officielle d’un établissement culturel. Et pour cause, le gabarit de la salle à manger ou du jardin étant réduit ou contraignant, on ne peut souvent accueillir plus de trente personnes. Ce faible effectif, qui favorise certes l’entre-soi social (mais n’en est-il pas de même dans les salles de spectacle ?) a pour grande vertu de favoriser l’interaction du conteur avec son public : non seulement le premier peut adapter ses récits aux réactions du second, mais il peut encore lui demander de participer activement au récit. Il ne m’est jamais arrivé dans un spectacle de conte d’être pris à partie par le conteur – ce qui est rare en France ne l’est semble-t-il toutefois pas dans d’autres pays, les griots africains étant souvent coupés ou interpellés par leur public, ça fait partie du jeu. Hier soir, à l’inverse de ce que j’ai pu observer dans d’autres spectacles, François Debas nous a par exemple demandé de chanter un bourdon mystique pour interpeller une plante verte dans un rituel néo-animiste tout à fait délirant, censé rétablir une communication inter-espèces dans le sillage des travaux de l’anthropologue Philippe Descola sur le peuple amazonien des Achuar. Par ailleurs, le fait que le spectacle ait lieu dans un espace privé change beaucoup de choses : le cadre est loin d’être anonyme, on est avec le chien, les photos des enfants sont sur les murs, on a poussé les meubles, la cuisine est à côté avec sa table mal rangée. On prend l’apéro d’abord, on mange après le spectacle : il est possible de discuter avec les autres membres du public comme avec l’artiste, qui ne joue pas aux divas et loge sur place, et de partager autre chose que le spectacle – un verre et des parts de gâteau, mais aussi des considérations sur le spectacle, tout comme sur la famille ou la politique… Je n’ai donc pas assisté à proprement parler à une veillée au coin du feu, mais j’ai quand même eu davantage l’impression de me rapprocher de la spontanéité sociale d’une séance de contage traditionnel que si j’avais été dans une médiathèque ou une salle de spectacle : espace privé, sans rituel clairement institué (silence imposé dans la salle, heure définie d'”ouverture du rideau”…) autre que celui strictement nécessaire au bon déroulement du spectacle (un drap noir tendu, quelques lumières, une estrade). 

Le répertoire, ensuite. Il ne s’agissait pas dans ce spectacle de restituer ni de reprendre des contes traditionnels – Le Petit Poucet, La Belle et la Bête, ou d’autres contes moins connus d’origine africaine, indienne ou chinoise… – mais de raconter des récits fantastiques, qui pour la plupart se déroulent aujourd’hui ou presque. Il était donc rafraichissant de voir qu’il est possible de raconter des histoires avec des smartphones, des ordinateurs, des algorithmes et des continents de plastique. Il ne s’agissait pas non plus simplement de réactualiser des vieux récits, c’est-à-dire de prendre de vieux contes et de les rhabiller dans des habits d’aujourd’hui – Barbe Bleue en milliardaire avec voiture de sport dans un album de Sara, Le Petit Chaperon rouge revu sous forme d’enquête policière dans un album d’Yvan Pommaux – mais d’inventer de nouveaux contes ou d’adapter des contes anciens pour les faire résonner avec les préoccupations d’aujourd’hui, l’environnement au premier chef. Dans les interludes entre les contes, François Debas donnait du sens, un fil directeur aux différentes histoires, ce qui lui permettait d’éviter de donner l’impression d’un agrégat de récits sans aucune cohérence d’ensemble, tout en conservant une grande polysémie aux récits et une large capacité d’interprétation aux auditeurs. Sans nostalgie vis-à-vis du conte traditionnel, donc, François Debas revient toutefois à l’une des clés du contage d’autrefois, qui consistait à fournir des récits en phase avec les préoccupations de la société dans lesquels ils émergent. Si la peur du loup a laissé la place à l’éco-anxiété, ou que les démons ont été remplacés par l’intelligence artificielle et les algorithmes, il me semble que les néoconteurs doivent en prendre la mesure, d’une manière ou d’une autre. Le matériau narratif du conte est pour cela un bon serviteur : il est à la fois d’une grande polysémie, qui permet de multiples interprétations, et d’une grande plasticité, qui autorise à de nombreuses transformations. Encore faut-il savoir s’en emparer en ne se contentant pas d’essayer de restaurer ou de faire revivre un art perdu ou en passe de disparaître, mais en le renouvelant à travers de nouveaux répertoires, où la réalité augmentée permet d’accéder à un autre monde, et où le projet d’une arche de Noé high-tech manifeste l’hubris du capitalisme patriarcal. Sans défaire tout à fait l’institutionnalisation de la scène du conte, peut-être est-il possible au moins d’inviter à une libération des imaginaires, en mode “mésange punk” d’Alessandro Pignocchi, afin que le conte ne soit plus seulement une “zone à défendre”, mais aussi un lieu d’émancipation et de recul critique – via l’humour et l’autodérision, mais aussi la réflexion sur le sens des histoires elles-mêmes. C’est ce à quoi, en tout cas, invite ce spectacle décapant, qui ne se contente pas de nous plonger, ravis, dans des “histoires ou contes du temps passé”, mais nous place dans un inter-monde situé entre passé, présent et avenir. En position d’humain, donc, qui se pose des questions sur le monde qu’il habite, sur la complexité de ses rapports avec les animaux et les machines, et qui y répond… par des histoires qui ne résolvent pas tout, mais donnent du grain à moudre malgré tout.

François Fièvre
François Fièvre

OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
François Fièvre (31 mai 2026). Récoltons la tempête – Des contes pour aujourd’hui. IconoConte. Consulté le 7 octobre 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/16auv


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